Enfin voilà les Pyrénées.
Des mois qu'on les attendait. C'est la deuxieme fois qu'on vient y randonner.
Il y a deux ans je partais pour 7 jours en solo entre le Pic du Midi d'Ossau et
Gavarnie avec un sac de plus de 25kg. Cette fois on a décidé
de partir léger: 9kg avec casque corde, piolet et crampons pour 3
jours!
Pour cette aventure on a choisi le Balaïtous: 3144m, des parois
impressionnantes, des crêtes déchiquetées et... un superbe
glacier (Las Néous) et deux vallées à découvrir.
Arrivés au parking vers 13h apres avoir traversé la France et remonté
la splendide vallée d'Arrens, on termine les brioches offertes par la grand-mere
hier puis on fait les sacs.
14h30, c'est parti!
On passe le lac de Suyen, joli.
Puis on arrive à la cabane de Doumblas. Une ancienne toue (1 ou 2 places)
est à visiter et une cabane avec lits aménagés (2 ou 3) se
trouve non loin. Elle est déjà occupée.
Les toues sont des anciens abris de bergers, le nom varie selon la région
des Pyrénées où l'on se trouve. Le parc national des Pyrénées
les considère comme un patrimoine culturel des Pyrénées très
important et a décidé de les sauvegarder: tant mieux car en rando
léger (sans tente) on les apprécie!
On continue vers le refuge de Larribet.
"Tiens on dirait qu'il y a quelque chose à droite là haut,
dans les blocs 50m plus haut".
Ca doit être la Toue de Larribet.. Je n'hésite pas et vais
voir sac au dos. Elle est SUPER. On décide de s'arrêter là:
des planches de bois pour lit, une cheminée, une porte, une fenêtre.
Je vais faire de l'eau à une source au SE de la toue. On surprend une
vingtaine d'isards en faisant le tour des environs, ils fuient en remontant
les éboulis. Il y a deux abris sous roche très sommaires
à côté de la toue.
Je sors le réchaud Esbit...oula il chauffe pas vite! 3 pastilles
de 4g d'alcool sont justes suffisants: 4 sont nécessaires pour chauffer
les 0.8L d'eau suffisamment, on attend quand même 15 minutes.
Soupe, plat lyo., dessert et au lit.
Je prends une photo du Balaïtous alors que le soleil se couche.
Normalement demain on fait l'ascension par la face NO ( à l'ombre):
une vire (la grande diagonale) permet de la monter à moitié
puis un couloir d'éboulis nous mène au sommet.
Pour le retour on redescend le couloir, on prend à droite pour traverser
la face nord (au soleil) à l'horizontale en empruntant une vire: la
vire Béraldi... J'ai du mal à imaginer que c'est ... faisable!
Je m'endors un peu inquiet: je ne sais pas du tout comment nous allons
nous comporter demain face aux difficultés: la montée au col noir,
la vire de la grande diagonale, la montée du couloir d'éboulis,
la vire Béraldi...
On verra demain et on décidera sur place si on continue ou pas. Cette face
nord aperçue depuis la vallée est quand même impressionnante:
sombre, plutôt pentue, immense.
Beau temps: quelle chance. Eau, lait en poudre, céréales,
isostar et c'est reparti. On passe le refuge de Larribet (qui pue), 3 gars nous
dépassent, puis on quitte le sentier qui mène au port du Lavedant
pour nous diriger vers le col noir.
Le Balaïtous sur notre gauche nous domine, nous surplombe, nous écrase.
On prend quelques photos.
Le névé du col noir a assez fondu: on passe dans les cailloux
à droite.
Premiers pas d'escalade de la journée, on range les bâtons.
Ca va, en faisant très attention, d'autant que les 3 gusses sont réapparus
100m en dessous! Attention aux chutes de pierres (ils ont dû se
perdre).
Je regarde de temps en temps l'itinéraire que j'avais emprunté 2
ans plus tôt... Je n'en reviens pas.
Avec un sac de 25kg dans ce chaos de blocs, puis les éboulis, puis la barre
rocheuse escaladée. Je montre à Steph, c'est étrange, j'ai
du mal à croire que je suis passé par là...
Arrivés au col Noir on mange un peu, un premier gus arrive, apparemment
le leader. Je lui demande s'il connaît. "Non, première fois".
"Nous aussi" je réponds.
Le 2eme arrive, il ne nous a pas encore vus et gueule "putain
c'est baisé, completement baisé, si j'avais su j'y
serais pas allé". En parlant de la montée qu'il vient d'accomplir.
Effectivement la roche n'était pas fiable mais quand même!
Je me dis qu'ils pourraient avoir des problemes plus tard.
On repart et on arrive à l'abri Michaud (5 ou 6 places), bon point
de repère mais difficile à voir! Il est pourri, la porte n'existe
plus (parce qu'on est du côté espagnol?!). Mais c'est mieux que rien
au cas où. On y fait une autre pose: je sors la carte détaillée.
On vient du col noir qui est à gauche de la carte, dans le prolongement
du trait bleu.
La vire de la grande diagonale est en bleu, la vire Béraldi
en vert.
En rouge: voie d'escalade passant par la crête Packes-Russel.
En noir: une vire à peine indiquée sur la carte.
En rose: la voie venant du côté espagnol (sud) (253) et
la voie d'escalade (est) (AD) passant par la cheminée de Las Néous
(252).
Les 3 gus arrivent, le leader me demande s'il faut une corde là
haut. Je lui réponds que ça dépend d'avec qui on est et de
ses capacités: mieux vaut être à l'aise en paroi à
mon avis. Il acquiesce...
Je lui propose de continuer ensemble à cause du risque de chute de
pierres, il répond oui sans hésiter.
On repart dans cet ordre: Olivier, Steph, leader et ses 2 potes. Steph
s'arrête pour passer en dernier, je m'en aperçois un peu plus haut
et lui demande de rester dans le groupe. Elle râle mais fini par se mettre
derrire leader. Ca monte raide: à 2800m d'altitude, tous excités,
on est hors d'haleine. 5 minutes pour monter ce couloir puis on arrive
sur la croupe frontière. La face nord-ouest est là tout près.
Pas de vire en vue, on voit des gens plus haut qui descendent la croupe
et on décide de les interroger.
"Bonjour nous cherchons la vire de la grande diagonale" je demande au
chef de cordée.
"Ah eh bien ce n'est pas évident...il faut monter là
jusqu'à deux bâtons plantés en croix apres à gauche
dans la paroi commence la vire mais elle n'est pas évidente...sur plusieurs
passages il faut poser les mains, à la descente c'est pas facile...
rien à voir avec ce qui est écrit dans le topo".
"Ah, bon euh merci beaucoup, on va voir".
On reprend l'ascension de cette croupe facile, et un peu plus haut on croise un
soloïste espagnol qui nous dit à peu près la même chose,
mais sans parler des morceaux de bois et en insistant sur le fait que c'est vraiment
très facile de se perdre.
On monte environ 50m sans voir de bâtons et on arrive face à des
blocs monstrueux posés sur la crête frontiere. Ils nous barrent le
chemin: impossible de monter plus haut en suivant la crête sans se lancer
dans une escalade plus difficile que prévue.
Je vais voir sur la gauche, coté face NO. Je découvre une vire
qui parcourt la face sur 100m, ensuite un couloir plutot raide mène
à une petite breche 70m plus haut.
Je distingue un ou deux cairns sur la vire et un autre dans la brèche...
Je vais chercher les autres.
Leader distingue d'autres cairns sur la voie: "ouai c'est par là
mais je crois que nous on s'arrête là". Les autres
arrivent: "oh la la, c'est carrément expo, y a du gaz!" (ils
sont grimpeurs). Leader reprend "sans corde en plus, non c'est clair nous
on fait demi-tour... (déçu). Ca aura quand même été
une belle balade".
J'interroge Steph du regard, elle hausse les épaules, l'air de dire "à
toi de voir"...
Je lui demande "on va voir?. Elle acquiesce.
Les autres remettent leurs sacs, nous souhaitent bonne course, on les remercie
et leur souhaite bon retour.
On descend sur 2 ou 3m pour prendre pied sur la vire. A mi-chemin, à la
vue de la paroi et des blocs qui nous dominent sur la droite, on décide
de mettre les casques et je mets la corde sur les épaules en vue
d'un futur encordement.

L'émotion est là: c'est v e r t i g i n e u x. Je suis
concentré sur le couloir, mais le vide est partout: sous moi,
au-dessus, la main droite effleure parfois la paroi quand la vire se rétrécit.
Même s'il y a quelques cairns, je sais qu'ils ne sont pas le signe infaillible
d'un chemin: les alpinistes aussi posent des cairns dans leurs voies! On est pas
sûrs du chemin, j'ai carrément l'impression d'etre sur une variante.
On est à l'ombre, le couloir au soleil, meme s'il fait bon j'ai hate de
retrouver la lumiere. Le couloir sera-t-il aussi raide qu'il nous a semblé
depuis la crête ?
Nous voilà à son pied. Sans meme s'arreter on commence à
le monter: la pente n'est pas raide et le rocher excellent. Au début
on ne se sert presque pas des mains, puis le couloir se redresse... Je passe un,
puis deux passages plus difficiles... Ca va encore, et puis on n'est
pas loin du haut du couloir.
On s'encorde. Désormais on progresse ainsi: je monte jusqu'à trouver
un endroit me permettant d'assurer Steph, elle me rejoint et je reprends l'ascension.
La roche devient très pénible: friable, elle demande de
prendre beaucoup de précautions. En plus les pas deviennent plus
difficiles: la pente est raide maintenant, je me demande si on fait bien de continuer.
Redescendre ou pas? Alors que je me pose ces questions, en regardant plus haut
je distingue une vire bien marquée, 10m au-dessus de nous, qui traverse
horizontalement la face nord. Décidément c'est la face aux vires!
Celle là, puis celle qu'on a empruntée tout à l'heure et
la grande diagonale, ça fait 3! Je suis maintenant quasiment sûr
que nous n'avons pas emprunté la grande diagonale...
Steph passe sans trop de probleme, nous continuons donc. Arrivés sur cette
vire n°2, on la suit vers la gauche en passant par la petite brèche
aperçue tout à l'heure. On découvre alors le grand couloir
de roches claires dont parle le topo et... la grande diagonale loin en bas. Une
cordée est sur la vire et s'apprête à remonter le couloir.
Aaah d'accord!
On était donc bien hors voie normale. La grande diagonale est bien plus
bas que la première vire qu'on a empruntée, il ne fallait donc pas
monter sur la croupe vers des bâtons en croix comme on nous l'avait conseillé,
ou alors on les a dépassés...
(Cf carte détaillée: en fait je crois qu'on a emprunté le
début de la voie de la crête Packes-Russel (en rouge) puis on a pris
à gauche une vire non indiquée sur la carte, ensuite un couloir
lui aussi non indiqué qui nous a permit de rejoindre la vire que j'ai indiqué
en noir sur la carte.)
Rassurés d'être revenus sur la voie normale (on n'est plus
seuls), on reprend l'ascension dans le grand couloir. La roche est horriblement
instable, on marche comme sur des oeufs.
Le couloir se rétrécit jusqu'à devenir une sorte de cheminée.
Certains passages demandent de l'attention: bien placer les pieds et trouver
de bonnes prises de mains au cas où un pied glisserait. Le vide
derrière soi est paralysant: dès qu'on pousse sur les pieds
pour franchir le passage, le vide semble nous tirer en arrière: les mains
se crispent sur la roche pour ne pas se laisser emporter, on se dit qu'il suffit
qu'une prise lâche pour qu'on dégringole jusqu'en bas.
Soudain, le sommet!
On est les seuls étonnament, le temps est magnifique, la visibilité
plutôt bonne.
On mange en commentant l'ascension: plutôt flippante! On s'est paumé
et quand on a retrouvé la voie normale elle était aussi flippante.
Surtout à cause de la roche qui est pourrie. J'aime pas
ça.
D'autres cordées arrivent, on finit par être une quinzaine au sommet.
On se prend en photo: les premières depuis le début du col noir!
On appréhende beaucoup la descente. La voie d'ascension venant du côté
espagnol à l'air facile. Je vais voir la sortie de la cheminée de
Las Néous par curiosité, mais je ne descends pas assez pour la voir.
Nous avons prévu de redescendre par le couloir de la voir normale pour
ensuite prendre à droite dans le prolongement de la vire de la grande diagonale
jusqu'à la brèche des Isards puis emprunter la vire Béraldi
jusqu'à la brèche Peytier-Hossard. Ce qui nous permettra de redescendre
par le glacier.
La vire Béraldi n'étant praticable que si elle est déneigée,
j'ai bon espoir qu'on puisse l'emprunter car le col noir était presque
totalement déneigé.
Une cordée d'espagnols s'engage dans le couloir, ils sont 5 ou 6, on les
suit de près: ils nous guideront et ça nous évitera de leur
envoyer des pierres sur la gueule.
La descente est bien sûr plus délicate que la montée. Steph
est devant moi, parfois le dernier espagnol se retourne pour voir si elle suit
sans probleme.
En fait, c'est plutôt moi qui en ai: j'ai la trouille! J'arrive
à les suivre mais mes mouvements sont hésitants et ultra précautionneux.
Je trouve qu'ils et elle vont beaucoup trop vite. Steph m'impressionne:
elle est en totale confiance et fait des pas d'escalade sans hésitation.
Mon coeur bat à la chamade, je vois des cailloux instables partout, j'ai
l'impression d'être à la limite du décrochage. Eh oh!
STOP. Du calme.
Il faut que je retrouve l'équilibre. Ne pense qu'à faire le geste
juste, pose le pied en souplesse, retrouve l'équilibre entre concentration
et sensation. Enfin, ça va mieux.
On arrive sur la grande diagonale, ils prennent à gauche, on prend à
droite. Arrivés à la brèche des Isards, la vire Béraldi
se découvre...avec comme porte de sortie la brèche Peytier-Hossard
étincelante au soleil à 100m à la même altitude que
nous. Si proche...
La vire est sombre, lugubre mais déneigée. Le caillou est
aussi pourri qu'avant mais en plus il est mouillé.
On se regarde...on décide d'y aller, conscients que ce sera sûrement
plus risqué que tout ce qu'on a fait aujourd'hui. Attention pas de folie
ici: on analyse l'itinéraire lucidement et notre état
d'esprit. Steph est toujours en confiance et moi aussi désormais.
Si on y va c'est qu'on est sûr que le risque est limité et qu'on
évite tout danger. Sangles, casques, corde sont là pour ça.
Le risque c'est de glisser, le danger c'est de glisser sans pouvoir s'arrêter
ou être arrêté dans la chute.
On s'encorde donc et je m'engage doucement dans la vire. Oula, c'est
bien pourri!..
En fait ce n'est pas une vire mais une succession de 2 couloirs à
traverser.

Le sol est fait de petits cailloux qui glissent dans la pente si on les touche.
Quelques cailloux gros comme le poing émergent ça et là,
ils semblent tenir, parce que mieux ancrés au sol ou à la neige
qui se trouve peut-être dessous.
Je prends appui dessus, mais je progresse centimètre par centimètre:
l'eau est partout. Sur les fesses, je n'en mène pas large. La pente n'est
pas très très raide mais la descendre c'est un peu comme descendre
un toboggan plein de sable avec en bas, le vide.
Le passage est en fait comme un grand demi-entonnoir aux parois recouvertes
de graviers avec un grand névé en haut et une paroi verticale en
dessous du goulot. Le névé nous empêche d'atteindre le bord
opposé en traversant à flanc. Il faut donc descendre le toboggan
jusqu'au goulot et le franchir en passant en courant au-dessus ou le sauter pour
remonter de l'autre côté.
Je suis donc sur les fesses et les mains en train de tâter du pied
et de nettoyer les cailloux susceptibles de tenir, hyper concentré.
Le monde entier est réduit à ces graviers et ces cailloux qui émergent.
Chaque geste est calculé, millimétré. Arrivé au goulot,
je pousse un ouf de soulagement: le rocher y est à nu et une petite
prise (un graton) me permet de caler mon talon gauche pour souffler.
J'observe alors l'autre coté: la pente est couverte de graviers sur deux
metres et du rocher émerge plus haut.
Les graviers me semblent sur le point de s'ébouler. Je décide de
passer en "dynamique"! Prenant appui sur mon bout de rocher,
je m'élance: 3 pas en courant sur des cailloux qui se dérobent sous
mes pieds et me voilà sur le rocher.
Steph a tout suivi sans rien dire. Maintenant sur un sol fiable, je remonte
jusqu'à un énorme rocher autour duquel je passe la corde. Le rocher
se trouve plus haut que Steph: c'est bon je l'assure d'ici. Le relais est fiable.

Elle commence sa descente, comme moi elle n'est pas du tout rassurée.
Je la guide du mieux possible en avalant la corde et elle arrive au goulot sur
la petite prise. Elle hésite...me regarde... regarde les cailloux face
à elle. Je la rassure en l'assurant sec, elle s'élance
doucement et passe en adhérence!
Elle me rejoint en secouant la tête: "si ma grand-mère voyait
ça elle mourrait!"
Un seul couloir nous sépare maintenant de la brèche Peytier-Hossard
toute proche maintenant.
Cette fois-ci encore il nous faut descendre un côté du couloir pour
remonter de l'autre.
Avec cette fois une pente raide en rocher, sorte de cheminée à
descendre. Steph y va d'abord cette fois, je l'assure. Elle arrive en
bout de corde à 1/3 de la fin, se désencorde et termine
la descente.
Je lui demande comment est l'autre côté.
"Vu d'ici on dirait que ça le fait".
"Sûr?"
"Ca à l'air bon"
Elle me dit aussi que la descente est facile, effectivement je love la
corde et descends sans probleme. Arrivés en bas, on commence à remonter
en même temps, chacun par son propre chemin vers la brèche.
Le sol est pourri mais la pente pas trop raide.
Ca y est, nous voilà à la brèche... quel choc! On
en prend plein les yeux: le soleil nous ébloui, nous réchauffe,
le glacier...immense et superbe nous aveugle. Derrière nous: la
vire Béraldi, vu d'ici elle est vraiment effrayante.
Notre joie éclate enfin, on s'embrasse, on commente: "ééééh ben!" et on se prend en photo.
Pour moi c'est un déstressage total (attention au relâchement!).
Je vais prendre en photo le cap Peytier-Hossard et la barre rocheuse que j'avais
franchie il y a deux ans.
Je rassure Steph qui est un peu inquiète: elle appréhende la descente
du glacier qui n'est pour moi qu'une simple formalité: la neige, tant
qu'il n'y a pas de crevasses et de risque d'avalanche n'est pas aussi traître
que ce qu'on vient de passer. Or la rimaye est comblée donc pas
de probleme pour prendre pied sur le glacier, les crevasses sont évitables
si on passe à droite et très rares de toute façon sur ce
glacier. Il n'y a aucun risque d'avalanche.
Steph met son pantalon K-way et ses guêtres. Le glacier débute 30m
plus bas que la brèche. On descend les 30m et on met les crampons sur les
graviers. On saute sur le haut du glacier, la pente est très raide, immense:
le plus grand toboggan que j'ai jamais vu: plus de 1000m de glissade
sous nos pieds! Devant la pente Steph hésite: on s'encorde alors et je
fais un relais avec mon piolet pour l'assurer pendant qu'elle descend.
La pente est trop raide et la neige n'est plus gelée: les crampons ne tiennent
pas. Plutôt que de tailler des marches, elle s'assoit alors et commence
à descendre en se freinant avec son piolet. Oula ça glisse
le K-way!
Sa technique de freinage n'étant pas tout à fait au point...Elle
commence à accélérer sans pouvoir s'arrêter.
Je l'aide alors à contrôler sa vitesse et l'arrête avant le
bout de corde.
Elle creuse alors une marche et plante son piolet jusqu'à la lame. J'y
vais en glissade et m'arrête sans probleme (je n'ai pas mis de pantalon
étanche). J'installe à mon tour un relais et la descends 30m plus
bas. Elle se creuse une nouvelle marche et je m'élance à nouveau.
Cette fois-ci je décide de ne pas m'arrêter à son niveau:
la descente serait interminable à ce rythme, alors que si je m'arrête
moi aussi en bout de corde, on ira plus vite... En plus c'est grisant!
Mais... le bout de corde arrive alors que je ne suis pas encore totalement arrêté...
le choc déséquilibre Steph qui ne s'était pas vaché
au piolet, voyant que je pouvais m'arrêter sans problème.
Elle commence à glisser en essayant de se freiner le plus possible.
Comprenant ce qu'il se passe, j'agis vite: je prends mon piolet et commence
à l'enfoncer dans la neige à coup de poing: il faut absolument
que je dispose d'un point sûr au moment où Steph arrivera
en bout de corde sans quoi le choc me déséquilibrera à
mon tour et ainsi de suite: on descendra comme deux yoyos jusqu'à ce que
la pente devienne plus douce.
Mon piolet est à peine enfoncé quand Steph passe à côté
de moi en hurlant, comme une formule 1, les mains pathétiquement accrochées
à son piolet. "Oh putain" je me dis, le sourire aux
lèvres.
Je décide alors de me mettre debout et d'enfoncer le piolet à
coup de godasse, crampons au pied. Il est presque totalement enfoncé
et je m'apprête à passer la corde autour lorsque je suis déséquilibré
par un léger choc, je tombe sur le côté gauche, une main cramponnée
au piolet...
La corde se tend, je me crispe sur ma seule prise, le bras écartelé
pendant que la corde finit de se tendre. Ouf! Le piolet a tenu. Elle
se rétablit, je me redresse hilare: sacré Steph, elle a dû
avoir la frousse!!! 60m de glissade incontrôlée avec potentiellement
toute la longueur du glacier à dévaler, ça à dû
lui donner des sensations!
Je la rejoins rapidement, mort de rire et je lui raconte comment elle a été
arrêtée. Elle finit par en rire.
La pente commence à être moins raide: on décide de progresser
en marchant simultanément, moi au-dessus, décalé. C'est
superbe: le soleil, la neige, la crête de Costérillou à
droite, on longe son ombre déchiquetée. La brèche
semble loin maintenant.
Plein de souvenirs d'y a deux ans me reviennent, je les confie à Steph:
oui! et puis ces blocs là haut, mon sac s'est coincé là",
etc.
On descend le reste du glacier comme des fusées, puis la moraine. La vallée
apparaît: impression d'arriver dans un autre monde, quitter celui
du doute, de l'inconnu, de l'aventure pour retrouver la sécurité,
la tranquillité de l'esprit et du corps.
La vallée est paisible et jolie, on parle de ce qu'on vient de vivre: très
intense, très instructif et beaucoup de sensations! On ne recommencera
pas l'ascension par cet itinéraire, la roche est trop pourrie. Mieux vaut
peut-être passer par la crête Packes-Russel plus ardue mais plus sûre.
On arrive au refuge Ledormeur (non gardé) et on décide de dormir
là.
Malgré la dénivelée (+1450m/-1250m), on est pas trop fatigués.
Les grimpeurs (un couple) arrivent, on se salue. Il me demande si on vient du
Balaîtous, avec un accent anglais.
Je réponds "oui, vous venez de la cheminée Las Néous?"
Il hésite, je lui demande par où ils sont passés. Il répond
quelque chose que je ne comprends pas, Steph croit comprendre Béraldi,
il acquiesce.
Je lui explique qu'on est passés par là et notre itinéraire.
"Mais où elle était alors?" il demande. Je lui
explique: en bas à droite!
" Aaaah bon! Parce que nous on a..." et il commence à nous raconter
par où ils sont passés.
En fait ils voulaient descendre par la vire Béraldi et sont partis du sommet
vers le nord-est. Il a trouvé un couloir qui descendait et ils l'ont emprunté
et là ça a été l'horreur: les cailloux qui
tombaient, la verticalité, perdus complètement en train de poser
des rappels foireux. Ils sont tombés sur un anneau de sangle attaché
à une pierre sur le point de tomber, sa corde de 50m trop
courte, etc. Arrivés en haut du glacier, il saute la rimaye mais sa
copine n'ose pas: obligé de remonter en diagonale pour tailler un champignon
de glace dans le glacier pour faire un relais: "la totale!" Il
nous raconte tout ça en mimant les scènes, on éclate de rire
quand il nous sort le "vaaaaas-y cheeeeery" qu'il lui a dit
pour qu'elle saute.
Puis elle a laché son piolet en glissant sur le glacier: obligé
de remonter le chercher!
Ils décident de continuer jusqu'au parking.
On mange et on se couche après avoir admiré les couleurs du soleil
couchant. Quelle fabuleuse journée!
En pleine nuit Steph me réveille et me demande d'éclairer la bouffe
qu'on a posée sur un rebord du refuge: "y a une bête!"
J'éclaire, rien. Je me lève et découvre que mon sachet de
céréales a été percé et grignoté! Un
rongeur ou autre vit sous les lits du refuge. Je mets tout dans les sacs et dodo.
On se lève, le soleil n'éclaire pas encore le refuge. On range,
la journée d'hier semble appartenir à une vie antérieure
ou un rêve: on a vraiment vécu tout ça?
Des "pèlerins" sont déjà en route vers le port
de Peyre-St-Martin. Je préviens Steph qu'on va rejoindre une autoroute
tres fréquentée comparée à ce qu'on a connu.
C'est parti, le sac me semble toujours aussi léger qu'hier.
On passe à côté de la toue de Labassa sans la voir, les gens
ne disent pas bonjour, on traverse un troupeau de vaches. Steph aperçoit
quelque chose à gauche qui ressemble à une toue. Je vais voir...effectivement,
quel oeil !, un gros rocher abrite une cavité pour 3 personnes allongées
(pas la place de s'asseoir). Cette toue non indiquée est juste avant de
descendre vers la toue de Doumblas.
On poursuit et on rejoint notre itinéraire de montée que l'on suit
tranquillement jusqu'à la voiture... en panne!