Aller au contenu

#26 22-06-2022 14:38:17

Hervé27
éMULe
Lieu : Normandie
Inscription : 01-11-2017
Messages : 1 888
Site Web

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

et comme j'avais loupé la vidéo, je me suis rattrapé  wink  !

Plus qu'à attendre la suite ...


Sitôt sorti de maladie, on oublie son médecin. La gratitude est la mémoire du cœur, merci  smile ... encore hmm

Liste 3 kg - 3 saisons en tableau
Liste 2022 en images
Trombi & récits

Hors ligne

#27 22-06-2022 14:53:45

Cat 09
Membre
Inscription : 04-03-2020
Messages : 500

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

J'étais passée à côté de la vidéo, vraiment dommage, heureusement c'est rattrapé ! Elle me laisse au cœur ce sentiment mêlé à la fois d'extrême solitude et d'entière appartenance au monde. Merci smile .

Quant au récit, et bien... il va falloir assurer la suite à un rythme rapide, sous peine de voir le public s'impatienter lol !

Hors ligne

#28 23-06-2022 15:23:45

Ytreza
Flocon de neige
Lieu : Baumugnes
Inscription : 06-01-2020
Messages : 1 669

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Je vais essayer de publier tous les jours. Ça prend toujours du temps de développer proprement les photos. Vous m'encouragez à le faire, merci smile

---

1 - Blanches collines et ciel vert

De Francfort à Helsinki, il n’y a qu’un sursaut. A peine le décollage terminé, on amorce l’atterrissage. Je passe la nuit dans la salle d’embarquement. L’avantage d’un voyage de nuit, c’est que je serai à pied d’œuvre dès demain matin. Le prix à payer : du sommeil en retard. Or, c’est important, le sommeil, surtout quand on se prépare à affronter le grand froid.

6h30. Décollage. Helsinki étale ses lumières jaunes et blanches au bord de la masse sombre de la Baltique. Déjà, l’aube rosit l’horizon sud-est. Souvenir de ma balade deux mois plus tôt, sur la mer gelée. Cette première reconnaissance, autour d’Helsinki, Oulu, et Rovaniemi, m’avait servi d’entraînement. Fort de cette expérience, je me sens aujourd’hui paré pour affronter seul le froid lapon, loin de la civilisation.

Il fait jour à l’approche d’Ivalo. Depuis l’avion, aucun point de repère, aucun détail pour donner une échelle au paysage. Alors que l’on survole des dômes enneigés aussi massifs que des montagnes, j’ai l’impression de faire du rase-motte dans des congères. Le terrain est aussi accidenté qu’une sente hivernale. En plissant les yeux on distingue de nombreux points noirs : des sapins. C’est donc ces collines que l’on appelle les tunturis ?

7X4PKXWGH.P0PXL-1.jpeg

Atterrissage. La navette attend à la sortie de l’aéroport. Grand beau. Sol blanc, ciel rose, -15°C, bienvenue à Inari, capitale des aventuriers polaires du dimanche. Au supermarché, je complète les vivres pour dix jours, en faisant soigneusement le compte des kilocalories. Après le passage en caisse, j’entreprends d’organiser mes sacs. Un sur le dos, un dans ma pulka roulable – un bête tapis de glisse sur lequel j’ai fixé des lanières pour sangler un gros sac. C’est un sacré bazar que j’étale sur le sol du supermarché, sous les yeux ronds de la caissière.

Les affaires pour passer des nuits confortables jusqu’à -30°C : tente, sac de couchage en duvet, couette garnie d’isolant synthétique, matelas gonflable, matelas en mousse.

Les vêtements, pour la marche et les veillées : parka, chapka, bonnet polaire, cache-col, tour de cou, polaire, doudoune en duvet, doudoune synthétique, collant polaire, caleçon en laine, gants polaire, sur-moufles, moufles d’expédition, deux paires de sous-gants, moufles légères, masque de ski, lunettes de soleil, t-shirt en laine à manches longues, caleçon long en laine, pantalon déperlant, deux paires de chaussettes en laine, une paire de chaussettes imperméables, des chaussons en duvet, les bottes fourrées.

De quoi cuisiner et faire du feu : réchaud à gaz inversé, casserole, cuillère, couteau briquet, flasque, allumettes, allumes-feu, tasse, poche à eau.

Pour maintenir un semblant d’hygiène : dentifrice, brosse à dents, pharmacie (pansements, baume à lèvres, pince à échardes, doliprane).

Pour s’orienter dans les grands espaces : récepteur GPS, cartes, boussole.

Quelques outils pour dompter la neige et le feu : raquettes, bâtons de marche, pelle, scie, couteau à grande lame.

Des babioles électroniques : petit téléphone cellulaire, batterie externe, frontale, appareil photo.

Et quelques dernières bricoles : portefeuille, thermomètre, carnet, crayon à papier et stylo, un petit livret sur la mythologie same.


Une fois les sacs organisés, je remplis ma flasque d’eau, et en avant ! Les portes automatiques s’ouvrent sur le parking enneigé. Je titube sous le soleil timide, déséquilibré par les deux sacs que je porte sur le dos, les raquettes dans une main, le tapis de glisse qui me sert de pulka roulé dans l’autre. Depuis hier soir et les galères de train, je n’ai qu’une hâte : aller me jeter dans le lac ! Il est là, tout proche ! Je traverse la route, contourne un hôtel, dévale un talus. Devant moi s’étale une sorte de petite baie, ouverte, au loin, sur le large. Je fais quelques pas, m’arrête au soleil. Régler les traits du traîneau-pulka bricolé n’est pas une mince affaire, et malgré le soin que j’y mets au départ, il me faudra m’y reprendre à plusieurs fois lors de ces premières heures de marche : le temps d’apprivoiser la bête, compagnon qui me suivra fidèlement sur la surface lisse du lac, sans faire de vague, mais rechignera souvent, à l’abord des îles, se fichant dans la poudreuse, se coinçant dans mes traces…

7X4PL3olz.P1080843-1.jpeg

Ce compagnon donc, qui porte dix jours de vivres et une grosse partie de mon bardas, glisse pour le moment dans mon sillage, éteignant de son ombre les cristaux scintillants. Quelques silhouettes se découpent çà et là dans le paysage : quelques skieurs et marcheurs qui sillonnent la baie. Je n’ai pas planifié d’itinéraire précis à l’avance. En attendant hier les trains désespérément en retard, j’ai lu le récit rocambolesque d’Archimboldi, qui s’est aventuré fin 2016, à Noël, sur le lac qui n’était alors que partiellement gelé. Il tomba à l’eau à plusieurs reprises, s’extirpant chaque fois du piège avec philosophie. Armé d’un sang-froid à toute épreuve, rien ne l’empêcha de continuer. Car merde quoi, quelle chance d’être en Laponie, en plein hiver, loin des foules ! Pas le droit de se plaindre ! Au début de son périple, il mentionne une pittoresque église perdue dans les tunturis : Pielpajarvi. C’est ce qui a décidé ma première étape, alors que j’étudiais hier soir, perplexe, mes sept cartes grande échelle étalées sur le sol de l’aéroport d’Helsinki, façon puzzle, reconstituant l’immense tâche bleue du lac. Les yeux brillant devant cette promesse d’aventure, j’ai esquissé un semblant d’itinéraire, porté par l’appel du nord, oui : au nord, toujours plus au nord !

Au nord, c’est la direction de cette église, mais ce n’est pas la direction du lac. C’est pourquoi, dédaignant pour le moment l’appel du large, j’accoste au nord de la baie. A cet endroit partent des traces de skis, qui se transforment plus loin en piste de motoneige. J’y croise un Sami qui glisse, tout sourire sous son épaisse chapka blanche, son gosse à l’arrière.

Les traces se coupent et se recoupent, et malgré des points GPS réguliers, j’ai du mal à me repérer sur ma carte imprécise. Pielpajarvi : une aiguille dans une botte de neige. Néanmoins je n’ai aucune raison de me presser, sur cet agréable chemin blanc jalonné d’empreintes de rennes. A l’allure des crottes, ils sont passés tout récemment : j’ouvre l’œil.

Les voilà. Tout un troupeau, dans leur enclos ouvert. Tranquilles. Je les regarde de loin. A ce moment, une procession arrive de l’extérieur. Ils aimeraient bien rentrer, mais je les gêne : ils s’arrêtent à quelques mètres de moi. Émotion : première rencontre avec les rennes, cervidés emblématiques du Sápmi, piliers centraux de l’écosystème same !

7X4PL0xIp.P1080821-1.jpeg 7X4PKViGL.P1080836-1.jpeg 7X4PKShqD.P1080837-2.jpeg

Le soleil brille. Je reprends ma route. Progresser dans les pistes de motoneige est désormais un jeu d’enfant. J’atteins finalement cette fameuse église, plantée là, au milieu de nulle part, tâche de bois rouge qui surgit du sol blanc. Des touristes venus plus tôt en motoneige repartent, me laissant seul. Je profite de la présence d’une table en bois pour déjeuner. Il fait un petit -12°C, que je supporte sans mal, malgré la fatigue.

7X4PL648R.P1080845-1.jpeg

Au-revoir l’église, direction le lac, via les pistes damées par les fréquents passages de motoneiges. Même pas besoin des raquettes : elles viennent décorer ma pulka. C’est certes bien agréable de progresser sans s'enfoncer jusqu'aux mollets à chaque pas, mais ces traces, suivant le cours des rivières gelées, contournant les collines, ne font pas mine de converger vers le lac, au contraire. Je commence à me demander si je ne vais pas devoir prendre le gauche, bifurquer dans la poudreuse.

7X4PLac0c.P1080852-1.jpeg

Le soleil décline, jetant des puits de lumière sur la neige bleue. Je ne force pas. Avisant une colline dont le sommet semble accueillant, je quitte la piste. Gravir la pente est une épreuve. Il n’y a pas eu de redoux de tout l’hiver : je me débats dans une neige pulvérulente, m’enfonçant jusqu’aux cuisses. Comme si ce n’était pas assez éreintant, la pulka se bloque dans ma trace. Je la prends en laisse et la fais glisser par à-coups à côté de moi. Au moins, elle, elle flotte.

Une fois la tente montée, je récolte un peu de bois et prépare un feu pour le soir. Gestes mécaniques. Cruel manque d’enthousiasme. A cause de la petite nuit passée à l’aéroport, je suis très fatigué. Forcément, le moral en prend un coup.  Mais merde, je suis en Laponie, seul au milieu de l’hiver : pas le droit de se plaindre ! comme l’écrivait Archimboldi. Bien qu’il soit encore tôt, je vais m’allonger sous la tente et m’endors illico.

Quand je me réveille, il fait nuit. J’entreprends d’allumer le feu. Ça ne prend pas. Il faut dire que je n’ai pas soigné le montage. Que je n’ai pas écorcé le petit bois. Pourtant je les connais, les règles d’or du feu ! Je les ai même répétées, réécrites, hier, à l’aéroport !

Règles d’or du feu :

- Ne pas se précipiter.
- Utiliser du bois mort et sec à cœur.
- Isoler le foyer de la neige avec des aiguilles de pin ou équivalent, construire une base de grosses bûches.
- S’appliquer sur la pyramide allume-feu : tailler des allumettes fines, des copeaux, plumeaux et avoir du rab de petit bois.
- Utiliser des allume-feux sérieux.
- Ne pas étouffer la première flamme en ajoutant du petit bois trop vite.

Il faut dire aussi que, ce soir, le vent complique la tâche. Rien que faire partir un allume-feu, c’est difficile. Le briquet refuse de produire la moindre flamme. Les allumettes s’éteignent au moindre souffle.
Et puis, finalement, à force d’acharnement, ça prend. Une flammèche s’élève, vacillante.
Alors, tout sourire, je lève la tête vers le ciel.
Le ciel, que barre un arc gris, d’un horizon à l’autre.
J’éteins ma frontale, laisse mes yeux s’habituer à l’obscurité.
Le ciel, que barre un arc vert, d’un horizon à l’autre.

Mon feu soufflotte, faute de bois. Déconcentré, j’ai laissé mourir la première flamme. Je souffle doucement : ça repart, sans grande intensité. Les braises tombent dans la neige, grésillent, meurent.

Le feu du ciel est plus réussi que le mien. L’arc vert statique qui s'étale d’un horizon à l’autre depuis un petit moment n’est que le début du spectacle. L’introduction : simple mise en appétit. Pendant des heures, des filaments s’étireront d’un bord à l’autre du ciel. Des flammes vertes naîtront, oscilleront, s’enrouleront, se délieront, fusionneront, s’entrelaceront, s’écarteront, danseront.

7X4PLh2bo.P1080918.jpeg 7X4PLnUv1.P1080933.jpeg

Danse, le ciel vert.

7X4PLktt6.P1080926.jpeg 7X4PLdpzf.P1080949-2.jpeg

Je dois avouer que, fatigué, je n’en profite pas aussi pleinement que je le voudrais. J’ai surtout envie de dîner et de dormir. Les aurores ? J’en verrai d’autres, me dis-je. Et pourtant je suis conscient de l’intensité du spectacle, et je ne peux pas m’empêcher de lever les yeux vers le ciel, sans arriver à préparer le dîner correctement. Des heures : cela fait des heures que ça a commencé, et je ne m’en lasse pas. Maintenant, une langue rose s’étire au liseré d’un arc vert-jaune. Je ressors l’appareil photo…

Je suis presque soulagé lorsque ça se calme. Je vais enfin pouvoir aller me coucher. J’espère en revoir d’aussi belles, sur le lac, lorsque je serais mieux reposé, lorsque je me serai réintégré au milieu sauvage, que j’aurai repris le rythme de la nature : que je serai disposé à m’émerveiller.

7X4PLrirp.P1080941-5.jpeg

Dernière modification par Ytreza (25-06-2022 12:24:03)

Hors ligne

#29 23-06-2022 19:29:00

Ben4164
Membre
Lieu : La Teste de buch
Inscription : 04-10-2019
Messages : 250

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

TOP ! merci de nous faire voyager  cool
Je savoure également la qualité de l'écriture de ton récit  pouce

Hors ligne

#30 25-06-2022 12:23:40

Ytreza
Flocon de neige
Lieu : Baumugnes
Inscription : 06-01-2020
Messages : 1 669

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

2 - Conte au vent et à la lune

La piste file nord-nord-est, parallèle au lac qui, d’après ma carte, est tout proche, mais vu la galère que c’était de seulement s’en écarter de quelques mètres pour installer le bivouac, je n’ose pas imaginer couper dans les tunturis. Le ciel est nuageux. La température remonte lentement, après avoir dégringolé cette nuit. Le thermomètre affichait -25°C ce matin. Je n’ai pas fait de vieux os au camp.

L’objectif du jour, c’est le rocher d’Ukko, l’île sacrée des Samis. Je dois me rendre à l’évidence : il faut abandonner cette belle piste qui trace parallèlement au lac. Il faut couper dans la poudreuse, en suivant une vieille trace de ski, étroit sillon dans lequel se coince la pulka, et je dois alors, comme hier, la tenir en laisse pour la faire glisser à côté de moi. C’est physique ! Une à une, les couches de vêtements tombent. Me voilà en T-shirt par -20°C !

Aller, une dernière colline… La trace s’est évanouie sous la neige fraîche, remplacée par des empreintes de rennes. Si un renne est passé, je devrais y arriver aussi, me dis-je, pour me rassurer ; car la progression est de plus en plus difficile. La poudreuse dissimule le terrain accidenté, autant de trous, de pièges. Quelle galère avec la pulka. Heureusement, le lac n’est pas loin. Je l’aperçois depuis le sommet, ô immense plateau blanc ! Plus qu’à se laisser glisser, contourner les fossés, porter la pulka, chuter, mordre la neige. Et enfin je reprends pied sur la fine surface de neige qui couvre le lac gelé. Enfin je ne m’enfonce plus jusqu’à la taille.

Point GPS. J’utilise un petit récepteur qui me fournit mes coordonnées, ainsi qu’une carte imprimée à la va-vite la veille du départ, sur laquelle j’ai reporté, à la main, un vague quadrillage UTM : une ligne toutes les cinq minutes d’arc en latitude, soit tous les neuf kilomètres environ, une ligne toutes les dix minutes en longitude, soit tous les six kilomètres et demi. Difficile d’estimer sa position à moins de cinq-cent mètres près, à moins d’avoir dans le viseur un relief particulier. Or, cette île, là, devant moi… Oui, ça ne peut être qu'elle, Ukonkivi, l’île sacrée. Déjà ? Par un défaut de perspective, elle semble toute proche : presque à portée de main.

Il y a un os : d’après la boussole, ce n’est pas la bonne direction. Je me creuse la tête dans tous les sens avant de réaliser que j’ai réglé la déclinaison à l’envers… Points cardinaux réalignés : cap sur l'île, en avant !

L’épaisseur de neige qui me ralentissait encore aux abords du rivage s’affine et durcit, rendant la progression de plus en plus facile. La pulka glisse dans mon dos sans la moindre résistance, à tel point que je me retourne régulièrement pour vérifier qu’elle ne s’est pas décrochée ! Le rocher d'Ukko forme un monticule sur l’horizon qui ne fait pas mine de grandir. Curieuse impression de me retrouver à la place de la flèche du paradoxe de Zénon. Ce n’est qu’au dernier moment que la perspective se réveille : les plans se détachent, les ombres se creusent, l’île se redresse. Une poignée de motoneiges vrombit dans les parages. Pourvu qu’ils ne s’arrêtent pas là. Non : ils contournent l’îlot à la vitesse de l’éclair avant de disparaître de l’autre côté. Le silence caresse de nouveau la glace.

7X7OusryG.P1080963-3.jpeg

Au nord de l’île, j’abandonne la pulka en amont de la plage de neige pour grimper dans la poudreuse. Pas de chemin : je patauge, glisse. Cinq mètres sous le sommet se dresse un muret de rochers verglacés. Obstacle infranchissable. J’enchaîne quelques tentatives prudentes, lorgnant sur la crevasse qui déchire, sous mes pieds, le flanc est de la montagne. Je renonce. Pas envie de jouer le rôle d’un sacrifié. Tant pis : le sommet sacré restera inviolé.

7X7Ouvsbx.P1080965-1.jpeg 7X7OuxK2C.P1080966-1.jpeg

Le temps, couvert depuis ce matin, se dégrade dans l’après-midi. Le vent se lève, poussant les flocons qui dégringolent du ciel gris. L’horizon disparaît. Seules quelques îles proches, ici et là, nuancent le tableau blanc cassé. Il fait sombre, très sombre. Comme si la nuit était subitement tombée. Un phare de motoneige déchire les brumes sans bruit. Dévoré par la tempête, le rocher d’Ukko n’est bientôt plus qu’un souvenir.

7X7OuI369.P1080970.jpeg 7X7OuD4Ks.P1080969-1.jpeg

Je monte le camp sur un îlot minuscule. Y subsiste la trace d’un feu : un cercle de pierres encerclant des charbons pris dans la glace. Aucune chance d’allumer la moindre flamme dans la tempête. Je me réfugie sous la tente pour la soirée. La neige, dense, continuera longtemps de tomber, avant de s’arrêter, soudainement, en milieu de nuit.

7X7OuAm2f.P1080976-3.jpeg 7X7OuFriq.P1080984-1.jpeg


Ciel dégagé au-dessus d’une nuit blanche. La lune, pleine, fait scintiller la neige qui recouvre tout : les rochers, les souches, les sapins, la tente. La vue porte loin sur le lac, comme en plein jour. Règne de la clarté, règne du silence. Un silence absolu. Pas un vrombissement. Pas un bruissement. Pas le moindre frémissement. L’air : immobile. Le temps : suspendu. La lune : magique. Je suis pris d’une brusque envie de repartir sur-le-champ, marcher sur le lac au clair de lune, en chantonnant Debussy, pianissimo, porté par le silence.

Le lendemain, le vent mugit sous le ciel limpide. La neige soufflée dans l’atmosphère forme comme une vague cristalline, derrière le rocher qui abrite mon petit-déjeuner. L’air brille de mille feux.

7X7Ow07OB.P1080991-32.jpeg 7X7OvTU2t.P1090009-1.jpeg

La température est remontée à -15°C et, emmitouflé dans ma parka, capuche rabattue, je ne crains pas le vent qui me pousse. Au raz du lac, les cristaux fuient, fuient la fureur du vent. J’avance dans une masse en mouvement, une surface liquide. La pulka légère glisse, autonome, à mes côtés. J’avance sans effort, engagé dans une sorte de détroit qui se resserre, pour s’ouvrir là-bas, à l’horizon, sur le cœur du lac.

En milieu de matinée, j’aperçois quelque chose qui bouge au loin. D’abord simple point noir régulièrement masqué par les volutes de neige que soulève le vent – à se demander si ce n’est pas en fait un simple rocher –, il finit par se découper en une minuscule silhouette. Une heure plus tard, je salue un couple qui tire de lourdes pulkas, des vrais traîneaux d’explorateurs, aidé par des chiens. L’attelage remontant le vent, courbé dans le soleil, visages dissimulés sous les capuches, a fière allure. Ils achèvent leur périple, rentrant à Inari. Nous échangeons trois mots. Surpris par ma petite pulka improvisée et mon sac léger, ils me demandent avec le plus grand sérieux si j’ai une tente ! « Careful with the wind », qu’ils me disent avant de poursuivre leur marche dans la direction opposée.

7X7OvKrbp.P1090025-1.jpeg 7X7OvHfyx.P1090028-1.jpeg

Je déjeune dans une crique abritée en bordure du goulot de vent. C’est la dernière occasion, le dernier repli avant de laisser derrière moi les îles pour m’engager dans le grand désert blanc. C’est l’embouchure d’un fleuve qui se déverse dans l’océan : de part et d’autre, les bouts de terre s’écartent tandis que l’horizon s’enfuit hors de portée des yeux et de l’intuition. Devant moi, il n’y a plus qu’un plateau pris dans les glaces, desséché, laminé par le vent qui le met en mouvement.

Le vent, ininterrompu, balayant sans relâche la neige sur le lac, révélant par endroits la glace vive, lisse ou rugueuse, grise ou blanchâtre ; le vent, omniprésent, secouant les sapins, cristallisant le coucher du soleil ; le vent, puissant, chassant les flocons qui filent horizontaux vers une perspective qui n’existe plus, un horizon qui n’est qu’une illusion. Des heures durant, j’avance tout droit, ayant perdu tout repère, sans rencontrer le moindre obstacle, sauf les bouts d’îles qui se dessinent parfois, au-delà de la tourmente cristalline.

7X7OvEfCc.P1090031-2.jpeg 7X7OvByux.P1090035-1.jpeg

Je dévie du cap alors que le soleil tombe dans une lumière sublime, mille fois réfractée par la poussière de glace qui nimbe l’atmosphère. Comme je reviens vers les îles, des bancs de neige surgissent, piquetés d’arbrisseaux décharnés qui découpent leur silhouette sur le ciel doré. Je profite encore un moment de cette ambiance magique : le temps de rallier un bout de terre d’envergure, qui semblait tout proche déjà une heure plus tôt, mais qui ne fait pas mine de grandir sur l’horizon.

7X7Ow2Cs5.P1090059-1.jpeg 7X7OvQO7I.P1090061-1.jpeg

Enfin, j’accoste sur une petite plage, au moment où le soleil disparaît derrière la forêt de sapins, laissant filtrer quelques lignes d’or à travers les troncs. A la recherche de l’emplacement de camp idéal – à l’abri du vent mais à ciel découvert dans l’espoir de voir des aurores, deux critères souvent mutuellement exclusifs –, je me retrouve à traverser l’île dans toute sa longueur, ce qui n’est pas une mince affaire étant donné l’épaisseur de poudreuse. Rien que remonter la côte depuis la plage m’a privé de souffle !

De l’autre côté, plus de vent. L’île boisée, toute entière, fait rempart. Je m’installe en amont d’une vaste plage qui fusionne, blanche sur blanc, avec le lac endormi dans le crépuscule.

7X7OvNyLQ.P1090073-1.jpeg

Ce soir, le feu n’est pas une option. En forme et enthousiaste, je débite un tronc de bouleau. Qui ne prend pas, malgré toute l’application que je mets dans la construction du foyer. C’est finalement un sapin couché au sol, que je croyais pourri, qui me sauve. Une flamme s’élève, allègre dans la nuit tombée depuis longtemps, à l’encontre des aurores qui dansent, fugitives, d’un côté, de l’autre. Un arc vert vif s’établit sur toute l’étendue du ciel. Je descends jusqu’à la plage, m’extirpe de la poudreuse, m’allonge au beau milieu du lac, face au spectacle. L’intensité de l’aurore n’a pas à rougir devant l’éclat de la pleine lune. La glace scintille sous le ciel vert. J’avale ma semoule assis sur le lac, personnage d'un tableau surréaliste.

7X7OwcmkC.P1090081.jpeg 7X7Ow5NCz.P1090117.jpeg

7X7Ow9stF.P1090115.jpeg

Regard plongé dans le feu qui réchauffe la nuit, je songe à demain. Demain, je traverserai le cœur du lac, seul, loin de toute terre.

Dernière modification par Ytreza (25-06-2022 12:24:12)

Hors ligne

#31 25-06-2022 22:04:43

florencia
Membre
Lieu : 71
Inscription : 11-11-2011
Messages : 5 620

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Merci pour la suite smile

Si je peux me permettre, je pense que tes traits partent trop loin derrière le nez de ton tapis et explique en partie tes problèmes de butée dans la poudreuse. Cela ne permet pas de bien lever l'avant.

7X7OvKrbp.P1090025-1.jpeg

Flo


Réalisations DIY
_ _ _ _ _ _ _ _ _

"Si vous pensez que l'aventure est dangereuse, essayez la routine… Elle est mortelle !" -Paulo Coelho.

Hors ligne

#32 26-06-2022 17:51:34

laxmimittal
Membre
Inscription : 23-10-2016
Messages : 2 487

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

ouahou

c'est absolument féérique;

la vidéo est sublime et le récit passionnant;

merci merci merci;

L.


La touche Majuscule de mon ordinateur fonctionne mal.

En ligne

#33 26-06-2022 22:10:08

Clem_Ly
Membre
Inscription : 27-08-2020
Messages : 548

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Je me joins aux commentaires précédents, c'est vraiment passionnant !  smile Je n'ai pas vu le temps passer en regardant la vidéo.

Dernière modification par Clem_Ly (26-06-2022 22:10:42)


Edit sans précision = correction de l'orthographe, de la grammaire, de la syntaxe, mise en forme, etc.

Mon Trombinoscope et mes récits

Hors ligne

#34 26-06-2022 22:41:44

Ytreza
Flocon de neige
Lieu : Baumugnes
Inscription : 06-01-2020
Messages : 1 669

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

@flo - Effectivement, j'y réfléchirai la prochaine fois !

@laxmimittal et Clem_Ly - Merci ! Oui, le début avec ces splendides lumières emportées par le vent était vraiment féerique smile

La suite mardi probablement... Il y a trop de photos  roll

Hors ligne

#35 27-06-2022 22:29:47

taowen
voyages/randos/treks à pieds, vélo, ski...
Lieu : aube
Inscription : 07-06-2007
Messages : 315
Site Web

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Superbe, ça se lit et se regarde avec gourmandise.

Hors ligne

#36 27-06-2022 22:55:50

Archimboldi
Membre
Lieu : Ch'nord
Inscription : 12-03-2012
Messages : 1 056

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Salut Ytreza !

Merci beaucoup pour le récit, et bon courage pour les prochains épisodes ! Je ne pensais pas que mon récit inspirerait encore, des années après sa publication. smile


Je découvre moi aussi la vidéo en retard, très joli travail, bravo d'avoir eu le courage de filmer, et à ton frère de monter. wink

Je dois quand même dire que le passage avec le réchaud à 1 minute m'a énormément stressé : Réchaud juste à côté de la tente alors que tu es encore à l'intérieur et les affaires non rangées, gigotage du réchaud allumé en tirant sur le tuyau de gaz, manipulation du corps du réchaud allumé avec une moufle, je n'étais vraiment pas bien en voyant ça. hmm

Un accident de réchaud va très vite, même en faisant hyper attention on peut quand même le renverser, ou avoir une fuite de gaz. Si le temps le permet, le réchaud doit être loin de l'abri, et le bonhomme prêt à s'écarter du réchaud qui tombe. Si on doit cuisiner dans l'abri, on ne met pas le réchaud entre nous et la sortie, la réserve de neige à fondre est déjà préparée et toutes les autres affaires sont dans le sac, sac prêt à être balancé au loin en cas d'incident. Ce serait dommage de gâcher son séjour pour une toute petite inattention ! smile


Je pense que Flo a tout à fait raison pour la pulka. J'ai suivi son excellent bricolage et ça fonctionne très bien même dans la poudreuse profonde (parfois même tellement bien que je m'inquiétais qu'elle se soit décrochée).
Au lieu d'un sac dédié à la pulka, j'ai pris ce sac chez Decathlon, un duffel bag pliant à 5 €, qui m'a aussi servi de sac cabine : clic
Sur ce sac, j'ai cousu ces D ring avec un peu de sangle qu'il me restait :
7XbJctB5G.dring.s.png
Enfin, un petit kit avec des oeillets, un poinçon et une petite presse coûte une quinzaine d'euros, et permet de faciliter les passages de la corde sans risquer que la luge ne s'abime.
7XbJzihdc.pulka.png


Avant ça j'ai aussi testé la modèle «à l'arrache», sac à dos sur tapis de glisse, ça se coinçait sans arrêt et le tapis était très abimé en quelques jours. Ça vaut vraiment le coup d'investir 25€ et une petite heure de ton temps pour la pulka. wink

Dernière modification par Archimboldi (27-06-2022 23:00:13)


"Life is full of wonders for someone who is prepared to accept them." Moominpappa

Hors ligne

#37 27-06-2022 23:19:34

Ytreza
Flocon de neige
Lieu : Baumugnes
Inscription : 06-01-2020
Messages : 1 669

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Hello Archimboldi smile

Archimboldi a écrit :

#658468Je dois quand même dire que le passage avec le réchaud à 1 minute m'a énormément stressé : Réchaud juste à côté de la tente alors que tu es encore à l'intérieur et les affaires non rangées, gigotage du réchaud allumé en tirant sur le tuyau de gaz, manipulation du corps du réchaud allumé avec une moufle, je n'étais vraiment pas bien en voyant ça. hmm

Un accident de réchaud va très vite, même en faisant hyper attention on peut quand même le renverser, ou avoir une fuite de gaz. Si le temps le permet, le réchaud doit être loin de l'abri, et le bonhomme prêt à s'écarter du réchaud qui tombe. Si on doit cuisiner dans l'abri, on ne met pas le réchaud entre nous et la sortie, la réserve de neige à fondre est déjà préparée et toutes les autres affaires sont dans le sac, sac prêt à être balancé au loin en cas d'incident. Ce serait dommage de gâcher son séjour pour une toute petite inattention ! smile

Je ne pense pas qu'il y ait un problème à ce niveau. La longue focale de l'appareil photo aplatit les distances, c'est peut-être pour ça que tu as l'impression que les affaires de l'abside sont juste à côté ? Le réchaud est suffisamment loin de tout pour que la flamme n'ait pas la moindre chance de toucher quoi que ce soit s'il se renverse, à part ma main. Ceci dit en général je m'éloigne un peu plus de l'abri, mais là c'était plus simple pour filmer.

Le gigotage du réchaud allumé ça me semble inévitable vu qu'il faut préchauffer à l'endroit avant d'inverser. C'est clair que le tuyau assez rigide de ce modèle n'est pas hyper pratique.

La moufle est seulement une sur-moufle imper qui protège mes sous-gants quand je verse les poignées de neige à faire fondre. Pas vraiment de perte de dextérité.

Effectivement, le plus important est de tout préparer à portée de main pour que, une fois le réchaud allumé, on n'ait plus à bouger. Ensuite, faire attention à tous nos gestes.

Le gaz est quand même relativement safe... Si j'utilisais de l'essence ce serait pas la même, claro  neutral

Hors ligne

#38 27-06-2022 23:24:44

Ytreza
Flocon de neige
Lieu : Baumugnes
Inscription : 06-01-2020
Messages : 1 669

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Pour la pulka je pense que mon gros problème est que j'utilise des raquettes et pas des skis. Ma trace est très irrégulière dans la poudreuse profonde. La pulka glisse bien quand je la tiens en laisse en la guidant à côté de moi, hors de ma trace. Je suppose que l'avantage du sac de transport par rapport au sac à dos c'est que le fond est bien plat, c'est ça ? Auquel cas je reste perplexe, le sac à dos que j'utilise étant déjà bien large et avec une armature qui rigidifie bien le tout.

7Tktg8aCR.PXL_20220128_202855537.s.jpeg

7TktmDCM1.PXL_20220128_203348723.s.jpeg

On voit bien que ça glisse convenablement dans la vidéo vers 3:15.

Dernière modification par Ytreza (27-06-2022 23:28:08)

Hors ligne

#39 28-06-2022 15:45:26

florencia
Membre
Lieu : 71
Inscription : 11-11-2011
Messages : 5 620

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Pour ne pas trop faire dévier de ton chouette retour, j'ai choisi d'essayer de répondre sur le fil du tapis de glisse, ici

Flo


Réalisations DIY
_ _ _ _ _ _ _ _ _

"Si vous pensez que l'aventure est dangereuse, essayez la routine… Elle est mortelle !" -Paulo Coelho.

Hors ligne

#40 Hier 15:25:35

You
Ptit lapin givré
Lieu : RP
Inscription : 27-08-2005
Messages : 2 606

Re : [Récit + liste] Balade sur l'Inarijärvi

Moi, j'attends la suite du récit.
C'est qu'il fait comme une petite envie de frais, ici !


There is a curse. They say : "May You Live in Interesting Times" (Terry Pratchett)
"Le froid est pour moi le prix de la liberté" (Elsa, Reine des Neiges) / "La météo, c'est dans la tête" / φ / (⧖)
Si Edition sans raison indiquée : GolgOrth, Sainte Axe, petites précisions diverses...

Hors ligne

Pied de page des forums