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#1 17-09-2018 18:08:54

tchorski
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[Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Compte-rendu de voyage en Arménie
31 août au 15 septembre 2018
Récit de randonnée

Participants : Nicolas et Vincent Duseigne.
Suite à la lecture du voyage de Caroline, https://www.randonner-leger.org/forum/v … p?id=29345
Que je remercie, grande source d'inspiration !

Compte-rendu en 15 parties successives.

Le projet de voyage a été scindé en trois sections : 1) arrivée sur Erevan et visite de la ville. 2) Trajet vers le Lac Sevan, Noratus, traversée des Geghama Mountains, arrivée sur Geghard et Garni. 3) Trajet vers Gyumri, Lac Arpi et villages ruraux de Shirak.

Carte approximative du parcours.
Rouge = véhiculé. Vert = rando MUL.

11711_carte_17-09-18.jpg

Le parcours a fait l'impasse sur les gros spots touristiques. Le séjour (doublé d'une vocation humanitaire que je ne détaillerai pas ici), a visé l'Arménie toute simple dans sa vie quotidienne, à savoir dans les étapes essentielles les petits villages ruraux du Marz de Shirak, le nomadisme yézidi et arménien des Geghama mountains. Globalement, Shirak est classée notamment par le Guide du Routard (on en pense ce qu'on veut) comme la région la moins intéressante d'Arménie. On y a trouvé au contraire beaucoup de beauté, d'authenticité, même si en fin de compte il est vrai le monumental est absent. Pour le monumental naturel ou architectural, il est préférable de se reporter au Marz de Lorri, ses forêts denses, à la myriade de monastères, le Marz d'Ararat, etc. A ces sujets la documentation se trouve facilement.

La réalité de la randonnée MUL en Arménie. Un chemin, en plein milieu de nulle part. Un véhicule passe. Le conducteur et sa dame s'arrêtent, limite en dérapant. Marche-arrière. Ils nous disent :
- բարեւ Ձեզ ինչ եք անում հիմա ՞՞՞՞
- (en français-anglais-russe-arménien-gesticulations désespérées) Nous faisons de la randonnée, nous allons à Tsoghamarg.
- Mais vous êtes dingues !! Vous voulez vraiment pas qu'on fasse demi-tour et qu'on vous dépose ?
La dame sort une bassine et nous donne des prunes, des pommes et des pastèques. Variations à chaque détour de chemin : fromage, pain, lavash, poires, pèches, vodka, poissons, voire accueil à la maison. Résultat :

Pastèque - 11.000 g
Prunes - 2000 g
Pommes - 2000 g
et donc etc etc etc etc ! Ca c'est pour la liste avec les poids ;-)

11711_img_20691_17-09-18.jpg

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#2 17-09-2018 18:28:51

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Le matériel mis en œuvre pour ce parcours a été le suivant :

Portage [total = 1048 g]
Sac à dos de type kit-bag - 1000 g
Sac à dos secondaire - 48 g

Commentaire : Le kit-bag est lourd, mais les orages arméniens violents. Cela permet l'étanchéité.

Couchage [total = 2741 g]
Sac de couchage - 1311 g - Mountain Hardwear Lamina Z Flame
Tente Décathlon Quickhicker ultralight 2 - 1960 g (mutualisés).
Bivy bag Millet gris et blanc - 450 g

Commentaires : Sac de couchage passe-partout vu les conditions climatiques (de -1°c à +38°c). Tente = dépannage. On n'en utilise jamais, préférant la bâche de tarp. Cependant là où nous allions, il s'agissait de steppes caillouteuses sans arbres. Bivy-bag, parfait, car on a dormi à la belle tout le temps, sauf en tente lors des orages, assez fréquents. Assez fortes rosées le matin.

Vêtements [total = 1362 g]
Calecons x2 - 168 g
Tshirt x2 - 322 g
Pull - 288 g
Chaussettes x3 - 264 g
Kway - 280 g
Merino buff - 40 g

Administratif [total = 150 g]
Billets d'avion - 20 g
Passeport en ziplock - 80 g
Photocopie passeport - 20 g
Monnaie (AMD + EUR) - 30 g

Utilitaire [total = 271 g]
Pince à tiques - 10 g (mutualisés).
Aspivenin 20 g (mutualisés).
Dentifrice 30 g (mutualisés).
Brosse à dents - 7 g
Boussole - 42 g
Cartes - 80 g (mutualisés).
Téléphone - 76 g (mutualisés).
PQ - 36 g
Poubelle - 10 g
Crème solaire - 85 g (mutualisés).
1 mini shampoing - 52 g (mutualisés).

Commentaire : Le matériel mutualisé est divisé par deux dans le poids de sac de chacun.
Commentaire 2 : Les agriculteurs ont été très inquiets qu’on n’ait pas de flingue, en vue de tuer les loups. Bref, il va falloir en parler à l’Aeroflot ;-)

Nourriture [total = 4523 g]
Eau - de 0 à 3500 g
Filtre Katadyn - 100 g
Barres de céréales - 560 g
Nouilles - 875 g
Café - 300 g
Popote - 106 g
Fourchette - 16 g
Gaz - 500 g
Bruleur et briquet - 66 g

Commentaires : Le filtre Katadyn a été destiné à filtrer l'eau, même celle du robinet. Le compte-rendu reviendra sur ce matériel spécifique. L'eau en quantité variable, moyenne de 2 litres, que je compte pour le poids total. Le poids de cette section est le poids total de démarrage, ensuite ça n'a cessé de baisser.

Loisirs [total = 598 g]
Appareil photo - 450 g
Batteries x3 - 78 g
Chargeur - 60 g
Carte mémoire de sécu - 10 g

Inhabituel [total = 364 g]
Enregistreur sonore - 186 g
Micros - 30 g
Piles x4 - 112 g
Moumoute - 36 g

Commentaires généraux : Nécessité de filtrer l'eau un peu partout. Le conseil semble répandu. Nous n'avons observé aucun problème en réalité, car nous avons allègrement puisé dans les innombrables fontaines, sans filtrer systématiquement. Tiques peu présents, moustiques absents. Cartes médiocres, opentopomap propose les versions les plus détaillées et bien exploitables. Appareil photo lourd, c'est un sacrifice destiné à la qualité. Kway indispensable considérant les orages. Buff destiné à protéger du soleil, assez intense parfois.

La tente est à considérer comme du dépannage. On souhaitait bannir ce matériel lourd. Cependant les steppes dénudées et les sols caillouteux nous ont bien fait comprendre que la bâche de tarp, ce serait parfois dur. Ca s'est confirmé. Le choix a été correct. Au vu de la situation de dépannage, on n'a pas opté pour du matériel onéreux, on n'utilisera probablement plus ça.

Poids total de sac par personne : 11.057 g
Poids en fin de séjour : 6.446 g

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#3 17-09-2018 18:31:42

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Vendredi 31 août et samedi 1er septembre
Marche un peu trop ultra-légère

Ca peut paraître un démarrage très malheureux, mais j’assure que ça a été un beau voyage et en résumé, après le samedi, le désastre s’est calmé. Vous verrez, samedi n’est qu’une brutale épreuve qui va s’estomper.

Départ à 11 heures depuis Court-St-Étienne (Belgique), direction Roissy. Le trajet se déroule sans le moindre problème. A 15 heures, je retrouve Nico mon frère dans Roissy. Après un peu d’attente, nous montons dans un A319 un peu étroit, nous déposant à Sheremetyevo (Moscou, Международный Аэропорт Шереметьево). Il est minuit heure locale.

A un bureau de change, j’essaie d’obtenir des drams (AMD). C’est la monnaie arménienne. N’en cherchez pas en France ou Belgique. Même avec des démarches opiniâtres, vous n’en trouverez pas, et sachez que ce n’est pas un problème. Au bureau de change, la dame nous précédant se fait insulter, quant à nous en toute simplicité, nous obtenons une réaction de rejet pouvant se traduire par eurgh, sans un mot, et avec un signe nous invitant à dégager sans tarder. Sheremetyevo de nuit est très-très-très glauque.

Nous embarquons sans soucis dans un A320, nous déposant à Erevan (orthographe française), Yerevan (orthographe anglaise), Երևան (orthographe arménienne), à 5h40 heure locale, décalage 2 heures. L’aéroport est Zvartnots (Զվարթնոց միջազգային օդակայան). C’est un petit aéroport, équipé de toutes les commodités nécessaires. Un bureau de change permet d’avoir des drams 24/24 ; d’ailleurs il y en a deux de bureaux, un au rez-de-chaussée arrivées, un au premier départs. Le taux est peu avantageux, mais permet de dépanner (bus, taxi, etc).

Le TRÈS gros souci qui se pose, c’est en ce moment. A la sortie du contrôle de douane, nos bagages sont absents. Ils les ont perdus à Moscou. Un officier assez peu motivé fait remplir des documents soviétiques qui ne servent à rien. Après insistance, on apprend que le prochain avion est (serait, d’ailleurs) vers 10 heures, et que ça peut arriver, ça peut ne pas arriver, ils n’en savent rien et s’en moquent un peu. Quatre autres personnes sont dans le cas de la perte, ce qui semble habituel. L’enseignement à tirer est que l’Aeroflot est à bannir, mais j’y reviendrai. Les officiers nous demandent de partir, on ne peut rester là.

Le voyage est rendu impossible. Toutes les affaires de rando MUL sont dedans. C’est une merde conséquente. Je ne dispose même pas de brosse à dent. La force d’une préparation intense (500 heures) va jouer et les décisions prises sont, de la sorte, très bonnes. En quelque sorte, ça a sauvé.

A la sortie de Zvartnots, on se fait harponner par les chauffeurs de taxis (idem à Kilikia), ce qui constitue le seul et unique tourist trap du pays, en tout cas à ma connaissance. Le pays est plein d’affection envers les touristes. Les taxis, exclusivement à Zvartnots, peuvent demander jusqu’à 40.000 ֏, (70 euros) ce qui constitue une hérésie. Ils profitent de pigeonner le touriste fraichement arrivé. Un trajet mal négocié (on fait ce qu’on peut) est tarifé à 10.000 ֏. La valeur réelle est 3500 ֏.

Le bon plan, c’est que devant l’aéroport se trouve une navette confortable, la Express Bus 201. Elle est tarifée 150 ֏ (0,25 euro par personne). Conseil à lire pour les prétendants ! Autant elle est facile à trouver devant l’aéroport, autant en ville c’est spécial. L’Arménie c’est l’anarchie, donc il ne faut pas hésiter à demander partout, car il n’y a pas d’arrêt de bus ni de plan !! Les gens vous aideront avec bon cœur, même si aucun n’aura le même conseil. Mais tous, oui mais alors tous, vous aideront ! L’express 201 n’a pas d’arrêt stationnaire à Erevan. Il s’arrête quelques instants, dans le sens descente, devant le KFC à Yeritasardakan, Abovyan Street, puis quelques instants à Republic Square au coin de Pavstots Buzand street et Abovyan street, quasiment sur Republic selon la place qu’il va trouver. L’arrêt qu’il fait (2 à 3 minutes) n’est pas stressant, ça permet de le trouver tranquillement. C’est un marshrutka blanc, en très bon état, repérable grâce au Express 201 au-dessus de la vitre conducteur. Ce n’est pas un gros Elite Bus, ni un marshrutka rose, ni un jaune.

Nous arrivons à Republic dans une ambiance que je reconnais parfaitement (merci la préparation). Je suis très angoissé par les sacs, mais après tout, on est vivants.

Nous nous rendons devant l’Hostel Liberal, mais assez visiblement, il n’existe plus, ou tout du moins nous ne l’avons pas trouvé et personne ne le connait. C’est l’embuche suivante, mais quelque part tant mieux. Nous nous rendons en face, au Yerevan Hostel, mais ils n’ont que pour disponibilité un dormitory à 10, ce qui semble être courant et acceptable (j’y reviendrai), mais l’état de fatigue, nuit blanche, ne le permet pas. Nous rencontrons deux touristes espagnols qui… n’ont pas de sacs, perdus par l’Aeroflot depuis 2 jours. Nous nous rendons dès lors à l’Hostel One Way Beliakov près de Sakharov square. C’est un peu dans une cour intérieure. Une chambre disponible !

Là c’est le premier coup de chance (il y en aura plein). L’hostel est très bien. Boule quies indispensables car le métro passe en dessous. Très propre, extrêmement bon marché, 11.000 ֏ pour deux, donc 9,80 euros par personne. Le personnel est d’une gentillesse totale !! Ils ont passé je ne sais combien d’appels à Zvartnots pour nous aider avec notre histoire de sacs, même si la situation est bloquée. Plus tard, plus tard, plus tard, revenez, etc.

One Way est à 5 minutes à pieds de Republic, il ne peut exister de plus belle localisation. Par contre faites ce que vous pouvez pour réserver, c’est fort demandé, qualité oblige !

La situation est angoissante, mais que faire mis à part pleurer ? Un sms m’informe qu’une connaissance a eu le même coup durant… une semaine !! Pitié. Larmes aux yeux. Fi de l’angoisse, nous partons sur la fort chahutée Tigran Mets, à pieds. Un trajet en métro est très facile, mais j’y reviendrai. A pieds ça permet de découvrir la ville.

Face à la gare ferroviaire se trouve un établissement (le seul à ma connaissance), qui vend des bombonnes de gaz pour réchaud. Il s’agit de Vento, localisé à Artsakh 1 Street. C’est situé dans une petite cave, ce qui est chose fréquente à Erevan. C’est facile à trouver. Les bombonnes vendues sont, je le confirme, à vis. C’est important car ça permet une compatibilité avec le bruleur, et pour rappel les bombonnes sont interdites dans l’avion. Elles sont vendues 4000 ֏ par bombonne (7,14 euros). C’est onéreux pour l’Arménie, mais comprenez bien que c’est peu répandu pour eux, donc normal. Et puis, ce n’est pas onéreux pour nous en fin de compte.

Le tenancier de Vento ne parle que l’arménien, mais en lui montrant un petit papier avec ce dont on a besoin, il va les chercher derrière. On peut louer auprès de lui du matériel de trekking, pas MUL, mais honnêtement c’est déjà pas mal.

Dans l’établissement, j’entends une fille téléphoner « blabla oui écoute, j’arrive dans 5 minutes ». Alors je luis dis « bonjour à toi ». Elle fait de gros yeux car le français est très peu courant en Arménie. En fait c’est Inès Caste. Nous discutons quelques instants, nous avons une connaissance en commun : Chloé. Aussi nous avons un sentiment fort en commun, le Kasa Gyumri. Elle y a travaillé. En simple résumé, perdu au-milieu de nulle part dans un recoin paumé de la grande Erevan, on se retrouve. C’est ça l’Arménie. De plus en plus souvent, quotidiennement, presque heure par heure, un dicton se fera fort : en Arménie, laisse-toi porter par les flots, l’Arménie t’aimera.

Nous visitons la gare en face, énorme monument digne de l’ère soviétique, quasiment vide et abandonné, comme quasiment toutes les gares (bus, ferroviaire). Attention que les photos dans l’intérieur du bâtiment, ainsi que les trains, semblent vivement non tolérées. Nico se fait reprendre par la police, soit dit en passant, gentiment.

Nous prenons un repas à Kamurj Fast Food Restaurant, localisé 40/4 Tigran Mets. Ils vendent des shoarma, sorte de durums que l’on trouve partout, très bon marché. Ca permet d’avoir des légumes et un peu de tout. C’est bien. Cependant, l’appétit est coupé.

Défoncés par la nuit, nous faisons une sieste. Après les appels (je le redis, les gens du One Way ont été aimants), l’affaire de nos sacs est reportée à 18h00, à 21h30, à demain. Nous sommes en marche ultra-légère-un-peu-trop. Zéro gramme ! Précautionneux, j’avais tout prévu, mais pas l’Aeroflot. J’y reviendrai d’ailleurs, l’Aeroflot ! Ah là là…

Promenade dans Erevan. On commence à explorer les arrières, notamment vers le Republic Stadium (Հանրապետական մարզադաշտ). Il y a beaucoup de baraquements marqués par une très grande pauvreté. Pas un instant le sentiment d’une insécurité, les gens sont accueillants. Une dame rigole lorsqu’on essaie de caresser un chat. De retour dans un quartier dévasté, on achète le repas du soir, pèches et boulangerie, afin de soutenir le petit commerce local de ces populations paupérisées.

Retour vers le centre. Nous passons la soirée sur Republic. Les arméniens viennent de construire leur révolution de velours. En avril-mai, le tyran Serge Sarkissian a été mis à la porte, au gré d’une gigantesque révolution pacifique. L’opposant Nikol Pachinian a été élu (comprenez bien qu’il n’a pas pris le pouvoir). L’Arménie sort de 27 ans de dictature. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Nikol Pachinian donne de l’espoir à son peuple.

11711_img_19271_17-09-18.jpg
Republic square, un soir, les gens ensemble

Sur Republic, l’ambiance est incroyable. Les gens sont assemblés par milliers, ils ne font rien, si ce n’est discuter, prendre du bon temps, se retrouver, partager du bonheur. Au sein d’une délinquance absolument nulle, les mômes jouent seuls partout, dans une euphorie qui se lit sur les visages. Les plus petits jouent avec les fontaines ou portent de curieux ballons lumineux bleus, de plus grands lancent des espèces de petits ovnis lumineux qui reviennent comme des boomerangs, les adultes fraternisent. En plein centre de la capitale, il fait nuit, c’est un jardin d’enfants.

Nous allons au lit à 21h30 chez eux, 23h30 chez nous. Epuisés, anxieux mais heureux. Laisse-toi porter par l’Arménie mon petit gars, laisse-toi porter par les flots.

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#4 17-09-2018 18:34:07

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Dimanche 2 septembre
Un soulagement de taille

Il est 7 heures lorsque nous démarrons, ce qui pour l’Arménie est une hérésie ! Pour eux, le matin commence à 10 heures et s’achève (Bari Louïs, bon matin, littéralement bonne lumière) à 18 heures !! Le guichet des bagages de Zvartnots ouvre à 10 heures.

Nous visitons Cascade, lieu touristique majeur d’Erevan, puis sans achever, redescendons sur Poplavok park, où nous prenons un café. Yerevan est ceinturée d’une myriade de parcs, c’est fort agréable. Pas le cœur aux visites, nous essayons de choper un Express 201 sur Yeritasardakan, ce qui par méconnaissance des lieux est difficile. Par miracle on en chope un. Ca fait fort mal de retourner sur la M5 vers Zvartnots. Le malaise est palpable.

A Zvartnots, on aura notre seul tourist trap, encore que la situation n’est pas claire. En fin de compte il est très difficile de dire s’il y avait intention de nuire. Pas forcément, surtout quand on y réfléchit après coup, j’expliquerai sur le dernier jour. Alors qu’on chie grave à trouver le guichet des bagages, qui en réalité se trouve totalement à l’arrière de l’aéroport, et ça donne l’impression de rentrer dans des zones techniques, un chauffeur de taxi nous hèle. Il s’agit de Garik. Je lui dis ne pas avoir besoin de taxi, mais en fait il se porte volontaire pour nous aider. Je flaire le piège mais nous sommes en détresse.

Au guichet, une dame nous informe, de manière chaotique, que nos sacs sont là, mais dans un véhicule dans Erevan. Garik est le seul qui détient l’information de où cela se trouve. Moi, je n’en sais rien. Le piège se referme.

Pour la course, Garik nous demande 10.000 ֏ pour retrouver les sacs et 2000 ֏ pour retourner à Erevan. C’est onéreux mais vu le drame, c’est honnête.

Nous retrouvons nos sacs dans un véhicule à Gyulbenkian street, croisement Komitas. C’est un endroit de fou. La camionnette du mec est pleine de sacs. Il explique que ça fait 24 heures qu’il nous cherche, mais personne ne nous connait. Les larmes aux yeux, je lui remets 5000 ֏ en remerciement. Garik nous dépose en centre-ville.

Nous sommes sauvés. Point à la ligne.

Nous remontons à Cascade, dans une ambiance légère, libérée, presque allègre. L’émotion est encore là, mais on se sent MUL libres, tranquillisés. Tout peut arriver.

Cascade est un gros site touristique. C’est un très vaste escalier artistique, qui grimpe une hauteur d’Erevan. Derrière c’est un gigantesque trou, parce qu’ils n’ont pas réussi à finir le monument. Après ça reprend, dans une ambiance sur-soviétique, pas désagréable pour autant. Les touristes sont rares, discrets, et je dois dire que la majorité des lieux est occupée de locaux qui se promènent doucement. Tout ce peuple arménien est lent et affectueux ; ils sont touchants.

Là-haut, on se dirige sur Northern Ray, la plus belle avenue de Erevan. Juste derrière, ça redevient un quartier dégradé. Lors d’une photo près de 53 street, un monsieur nous demande si on veut bien s’éloigner, car il souhaite … chier dans la ruine ! Bon on s’exécute !

Plus haut encore, ce sont les deux très curieux immeubles de Nairi Zaryan street, qui semblent être repérables par les termes (Նաիրի Զարյան 74). D’une architecture audacieuse, ils ont l’air de reposer l’un sur l’autre. Ils sont interpelant. Au culot, on entre dedans et à l’ascenseur, on met le 16, donc le sommet. Un habitant présent dans l’ascenseur regarde bizarre, mais il ne dit rien… Car le 16, il est vide de toute habitation et il devait bien le savoir, nous on l’ignorait ! Comme il est clôturé par des fers à béton, on va au 15 et là surprise, c’est en grande partie vide et ouvert ! On se retrouve au sommet d’un immeuble d’une architecture audacieuse à faire des photos de Erevan, comme des petits fous exaltés. C’est ça l’Arménie ! En redescendant, on voit que la loge du gardien a plein de caméras, mais visiblement il était parti chercher à bouffer !

Nous continuons l’exploration des arrières d’Erevan. De grosses cheminées d’usine nous intriguent. Nous y montons. Peu à peu ça prend de plus en plus la forme de quartiers résidentiels calmes, avec au cœur de vastes immeubles neufs en construction. Dans un endroit où les rues (souvent des chemins défoncés) n’ont même plus de nom, nous allons jusque 40.217933, 44.518292. La vie ne doit vraiment pas être facile tous les jours pour ces pauvres gens. Dans les cours d’immeubles, partout les mômes jouent. Des marshrutni desservent les moindres petites rues, c’est impressionnant.

11711_img_19356_17-09-18.jpg
Une rue tranquille à Erevan

Nous redescendons tout par Nor Zeytun et Kanaker Zeytun, où pour un peu, la situation en viendrait à s’aggraver. Il s’agit de bâtiments de type HLM, très dégradés. Des mômes se marrent comme des baleines à jouer au foot sur une Lada dont l’alarme sonne à chaque fois, puis à dégonfler le pneu d’une Opel. Dans ces quartiers du vrai Erevan, et en gros pas Tumanyan street, ça fait un peu mal au cœur. Pas un instant d’insécurité, mais plutôt le sentiment qu’un 15 février là-dedans, ça doit être dur-dur, notamment dans les rues en terre et les vieux domiks pourris.

Purée ça fait un sacré tour dans Erevan ! Nous redescendons par Mother Armenia statue (Մայր Հայաստանի արձան). La nuit arrive doucement. Il commence à y avoir du monde partout. Passage par Cascade, par les belles fontaines lumineuses de France Square, puis par la nouvelle Northern Avenue, sorte d’artère commerciale piétonne, agréable car les magasins sont en souterrain. Nous prenons un repas à ՏՈՒՆ Լահմաջո, ce qui est pas mal mais la forte affluence a généré de l’attente. Comme partout en Arménie, les plats arriveront dans un ordre incompréhensible, en gros quand ils sont prêts !

A Republic, c’est encore plus festif que la veille. Des jeux d’eaux et de lumières sont réalisés dans les fontaines. C’est pas du tout polluant et ça rend les gens heureux. C’est encore plus une débauche de bonheur que la veille. Plusieurs personnes confirmeront qu’avant la révolution, l’endroit était mort. Ici les gens partagent leur allégresse.

Fin de la journée à 23 heures locale. Demain commence la MUL !

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#5 17-09-2018 18:38:32

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Lundi 3 septembre
Dis-moi, tu as quel âge au volant de ton Opel ?

Début de journée à 8h30, avec un petit déjeuner pris sur le perron de l’hôtel. Le but de la journée est de rejoindre le lac Sevan, Sevana Lich, Սևանա լիճ. Pour aller dans ce secteur, il faut rejoindre la gare des bus du nord, la Kanaker. Aussi appelée Hyusisayin Avtokayan, mais ça a l’air moins répandu. Lorsque l’on demande kanaker + bus, les gens comprennent le besoin. C’est situé à 11 km du centre. Et c’est une des gares… principale ! Soit, ce principe était connu, merci à Ani Serobyan pour le soutien et les précieux conseils.

On migre à Opera, où vers Kanaker nous devons prendre le 259, mais une personne nous indique qu’il faut aller à Raykom, tandis qu’une personne âgée, qui fraternise, nous indique de monter dans le 13. Ce marshrutka traverse une circulation sur-chaotique ! Il nous dépose à 1 km de la station, nous finissons à pieds au bord de la très vaste M4.

A Kanaker, la station est abandonnée et le grand hall est totalement désert, dans une curieuse ambiance soviétique, qui induit que malgré l’abandon, c’est nettoyé-récuré-lavé au max, ça brille ! Une dizaine de mashrutni sont stationnés devant. Un chauffeur de taxi essaie de nous traper en nous disant qu’il n’existe pas de marshrutka vers Sevan, ahah bien tenté, mais un marshrutka possède l’indication Սևան ce que je lui fais quand même remarquer. Du coup le chauffeur… nous aide ! Car notre destination préférée serait Noratus (Նորատուս). C’est la ligne de Martuni. Ca le fait très bien et après une demi-heure d’attente, nous voici partis. Le trajet coute 1200 ֏ par personne, soit 2,14 euros pour 85 km.

Au sein d’une circulation quelque peu erratique, le chauffeur roule à droite, à gauche, quand ça lui plait, et opère des dépassements très aventureux. Toutefois, la majorité des véhicules, des camions ГАЗ ou des camions КамАЗ, roulent à 30 km/h et notre chauffeur peine à dépasser les 50 ! Reste que ce temps lui permet d’investir une petite vidéoconférence au téléphone, au volant ! En face, des gens font des appels de phare. Ralentissement… Ah oui, un troupeau sur la route ! Les vaches elles… s’en foutent éperdument ! Ahah !

Il nous dépose à l’entrée de Noratus, au bord de la M4. On descend au village. Immédiatement une vieille Lada pourrie s’arrête, c’est la police. Je m’attends à un contrôle, c’est bien normal nous sommes des touristes, mais non, le vieux monsieur d’une gentillesse peu descriptible, nous offre de monter. Derrière se trouvent des truites, qu’il vient de pêcher. Il veut nous en offrir. Arrivé au cimetière, lieu touristique majeur de l’Arménie bien qu’assez peu parcouru et en quelque sorte méconnu, je dis avoir besoin d’un magasin pour du pain. Du coup on laisse les sacs à l’échoppe touristique du cimetière, puis descendons au magasin, avec la police !

Au magasin, les courses sont faites, puis mangeons du harz sur un coin de rue. Il s’agit d’un pain plat pratique car consistant et costaud. Les enfants sont forts attirés par notre présence, et timidement disent bonjour. Ca klaxonne de partout-partout, poup ! juste pour se dire bonjour. A un moment une Opel passe à toute blinde dans une rue-chemin de graviers. Mais ma foi ……… Le conducteur a 12 ans et demi !! On en verra bien d’autres. Mazette !

Le français n’est pas parlé en Arménie, ni l’anglais. Tous ont essayé le russe. Pour nous ça n’allait pas. Les gens sont infiniment touchés par le fait de dire bonjour en arménien, et de sortir un maladroit Yes franciasti em, je suis français, un Shnor’Hakalem, merci, un Stessoutioun, au revoir. Du coup beaucoup nous ont demandé si on était arménien, et pourquoi on parlait arménien. Le seul défaut, c’est que nous croyant bilingues, ils ont été très nombreux à switcher sur ինչ եք անում կյանքում ՞՞ ou bien ինչ եք անում այստեղ ՞՞ Dur dur, que de frustration de ne pas réussir à leur dire tout ce bonheur ! Ca a généré beaucoup de curiosité malgré tout.

Après le repas, un enfant vient nous voir, et timidement, demande կոնֆետ կոնֆետ կոնֆետ. En fait il demandait Guma, des bonbons. Sa tête quand il a eu des fraises tagada. Il brillait de bonheur.

Nous visitons le cimetière de Noratus, qui comporte une très importante concentration de Khatchkar (խաչքար). Ce sont des sculptures sur pierres, formant des pierres tombales. C’est d’un délice d’ornementation. Ca se dit à peu près Rratshkar. Le cimetière, bien que comportant des milliers de tombes, comporte beaucoup de sépultures récentes. La pression touristique y est faible lors de notre présence. L’ensemble, ancien comme récent, est remarquablement plaisant.

Nous sommes harponnés par celle que nous avons appelée Mamie Bonnet, qui nous vend un bonnet aux couleurs de l’Arménie, pour 4000 ֏. Cependant ça génère un drame, car nous en prenons un second à une autre Mamie Bonnet. La première en fait un de ces scandales ! Quelque part c’est démoralisant, car en fin de compte nous sommes amis avec tout le monde. Soit, passons, c’est anecdotique.

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Des Khatchkar à Noratus

Du coup nous migrons vers le lac Sevan, sans rester sur Noratus. Nous devons contourner le gigantesque site d’antennes radioélectriques de Noratus, vers Hayravank. J’avais noté dans ma préparation, « chemin hypothétique ». La station radio offre un paysage curieux constitué d’immenses rideaux d’antennes. Après un long parcours, malheureusement émaillé de la présence de décharges, nous arrivons au lac Sevan. C’est quasiment une mer intérieure. Le paysage est peu avenant à cause de véhicules soviétiques abandonnés. Le lac toutefois est beau, agité de vagues, aux eaux limpides.

A la suite du très vaste site des antennes radio, nous longeons le lac dans un endroit assez improbable, une espèce de piste défoncée sans grand charme. Sur la carte, j'ai noté le passage vers Hayravank comme étant difficile, nous arrivons peu à peu au lieu concerné. Au loin, un vrai bout du monde, une voiture arrive vers nous, cahotant dans les énormes crevasses. Le conducteur s'arrête à notre hauteur. Il nous est lancé le désormais traditionnel ինչ եք անում այստեղ ՞ et toutes ses variantes : que fais-tu ici ? Il est vrai qu'en fin de compte, on se le demande aussi. Avec insistance, le conducteur répète le mot շուն, շուն ՜ Ca se dit choun, et en gros ça veut dire... chiens. Je devine-comprendre la présence de chiens errants dans le site des antennes radio ou bien au pourtour. Après 7 km de marche, le conducteur nous prend en stop et nous ramène.

Il fait sombre et nous partons dormir en campagne. Durant toute la nuit les chiens vont hurler. L'habitant avait raison. C'est un peu spécial, ce fut une décision raisonnable. Alors que nous sommes en pâture le long du ruisseau Gavar river, un troupeau de vaches passe sur l'autre rive à une heure du matin. Ca fait bizarre lorsque dans le noir, on ne sait pas ce que c'est. Brolom brolom, brolom brolom font les sabots, meuh ensuite !

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#6 17-09-2018 18:44:44

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Mardi 4 septembre
Apocalypse hospitalier

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De bon matin, après une belle rosée dans les herbes, nous prenons les chemins vers Hayravank. Au sein d'une échoppe de bord de nationale, un établissement à camions dira-t-on, nous prenons de l'eau et du hatz, gros pain rond qui conserve bien. Le but est de rejoindre Hayravank afin de monter ensuite dans les Geghama mountains.

En bord de la M10, nous faisons du stop car 8 km de route droite assez moche nous séparent du début de la rando. Un premier demande de l'argent. Peu de temps après, un second s'arrête. Dans la vieille Lada toute pourrie, les deux petits vieux sont d'une gentillesse indescriptible. Lorsque je propose des drams pour la course, le conducteur me tape la main : mais tu es fou toi !

Avant de monter aux volcans, nous faisons un saut au monastère de Hayravank, (Հայրավանք). Le lieu est aussi beau que Sevan, mais moins fréquenté. C'est fort agréable. Nous y rencontrons deux touristes de Toulouse, qui font un voyage depuis la France jusqu'en Mongolie, au gré d'un séjour très impressionnant. Bon voyage à eux.

Nous rejoignons le hameau de Hayravank, lequel ne possède pas grand chose de particulier. Il fait chaud, la montée est dure, la vocation agricole du secteur renforce la présence de mouches. Sur l'assez grosse piste, des camions montent très lentement. Reste que plus on monte, plus le paysage devient attractif. On quitte peu à peu le Sevan. De l'altitude 1910, nous montons graduellement à 2250. Le point d'eau répertorié semble ne pas exister. Dans l’immédiat ça ne pose aucun problème.

Des montagnes existantes, toutes des volcans, il a l'air très difficile de s'accorder sur les noms. Les locaux n'utilisent pas les noms des cartes. Quand j'évoque ces noms, ils ne connaissent pas. Lorsque nous montrons les cartes, tous sont fascinés. Les cartes et livres sont matières très rares et très précieuses en Arménie. Quant à nous, avec simplicité nous affublons les montagnes de surnoms, car les noms arméniens sont parfois confus.

Le premier volcan que nous longeons s'appelle Erablur d'après Open Street Map (2480m) Yeratumber d'après Google (ça semble faux), Եռաբլուր en arménien, ce qui se traduirait par Yerrablur. Nous l'appelons Vank, du fait d'un monastère posé au sommet.

Nous rencontrons un premier groupe d'agriculteurs, que nous saluons. Puis, peu à peu, la chaleur fait place à un mauvais temps qui s'installe. Au loin l'orage tonne, la pluie commence à tomber drue. On est mouillés, ça fait aussi partie de la randonnée.

Un véhicule quatre fois quatre vient à notre rencontre, en faisant des détours dans des bosses impitoyables. Le conducteur, Merto, nous intime de monter. On monte. Il nous amène à une espèce de caravane pourrie en métal. Ca fait 2 mètres sur trois. Dedans, on est 11. Les agriculteurs se sont réfugiés afin de se protéger de l’orage.

Assis sur un lit sommaire, mouillé, réfrigéré. Les gens fraternisent. Ils nous offrent de la vodka, des tomates, du fromage, de la vodka, de la vodka, des pommes, de la vodka ! Puis, voyant que j’ai un peu froid, Samo me pose sa veste sur les épaules, il me prend dans ses bras pour me protéger. On ne se comprend pas, Ես չեմ հասկանում mais presque tous se foutent de nous, rigolent, offrent encore tout ce qu’ils ont. Un autre agriculteur Vahe essaie de monter, il n’y a plus de place, il va se réfugier au tracteur. Lorsqu’on évoque la France, Samo fait des bisous. Il est maigre, rude, tanné, la barbe drue, fort comme un cheval, mais de son cœur émane un apocalypse hospitalier. C’est extrêmement touchant.

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Peu à peu le gros temps passe. Lorsqu’on sort, on voit que de gros grêlons ont frappé le sol. Deux agriculteurs souhaitent monter au vank. Avons-nous le temps ? Oui bien sûr, nous avons terriblement le temps !! Du coup, la 4x4 est démarrée avec une pince, en chipotant dans le moteur. La montée est épique, ça cabosse, en première là-dedans le moteur hurle. Là-haut, le capot est ouvert car ça a chauffé. Ils mettent de l’eau dans le refroidisseur, ça bouillonne dru.

Sur le sommet de ce volcan, dans un monastère plus que superbe et très largement supérieur aux Sevan, Hayravank, Marmashen et autres, la prière se met en place. Par respect pour eux, je balaye le site. Ca touche Samo, qui trouve ça important. Nico allume des cierges. De ce sommet, la vue sur le Sevan est imprenable.

A côté se tiennent des agapes, car plusieurs arméniens sont venus prier après l’orage. Il s’y trouve Armen, qui discute avec ses amis. Il nous offre, ainsi qu’aux autres, de la vodka et de la liqueur d’abricot, de la tomate et du mouton. Le tout est très fraternel.

Après ces amitiés, nous descendons. Les agriculteurs sont déjà retournés couper le foin, un répare le tracteur, l’autre charge la benne ; l’activité est dense et importante en cette fin de saison. Nous faisons les adieux, non sans mal, tant leur amitié simple et forte est quelque chose de naturel qui manque.

Le beau temps est revenu. Nous montons graduellement vers le second volcan, qui s'appelle Mazaz (3087m), Մազազ en arménien, mais semble être plus connu sous les termes de Azhdahak small. Vu sa forme, nous l'avons appelé la Tortue. Nous établissons un campement à son pied, dans une petite allée tondue fort agréable.

En pleine nuit, un 4x4 cherche sa route dans des pentes abruptes. Que ces gens sont courageux. Je me lève en sursaut afin de signaler ma présence, de peur qu’il nous roule dessus et qu’il soit surtout surpris de cette présence incongrue. Il passe à 30 mètres sans nous voir. La nuit est froide et belle.

(Suite lorsqu'elle sera écrite !)

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#7 17-09-2018 23:28:10

tolliv
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Chaoeau bas pour la richesse du récit. J'aurais bien voulu voir plus de photos quand même mais chacun son truc.
Quel APN avais-tu pour 450g ?

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#8 18-09-2018 06:14:41

Serval
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Quel récit joyeux, qui fait aimer la vie ! Respect des personnes, bonheur des rencontres, plaisir de la découverte...
Bravo, merci.

(j'ai aussi commencé à visiter ton site qui est d'une grande richesse de lecture, visuelle et sonore).


Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans les voyages que j'ai faits seul, et à pied. (J.-J. Rousseau)
Trombinoscope | Tour de Bretagne (GR 34) - De Concarneau à Auray

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#9 18-09-2018 07:22:48

Adrienne
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Oh, super ton récit d'Arménie ! smile

Erevan, Noradouz, Sevan : c'est super de te lire quand on y est allé, même si autre saison et autres conditions. J'aime bien ta légende de photo "apocalypse hospitalier", c'est très arménien big_smile

J'ai hâte de lire la suite et votre marche dans les montagnes.


Si tu n'arrives pas à penser : marche. Si tu penses trop : marche. Si tu penses mal, marche encore.
(Jean Giono)

Trombi

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#10 19-09-2018 15:19:43

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Tolliv > Merci ! C'est un canon 200d. Concernant les photos, 1700 furent faites, ce qui mérite un tri bien nécessaire. J'essaie de ne pas encombrer le forum avec les photos, car je pense que c'est assez lourd. Je posterai des liens photos lorsque tout sera bien trié. Ca permettra de mettre un peu d'images sur les mots. Il y a uniquement dans les bidonvilles que je n'ai pas fait de photos, car ça me mettait mal à l'aise.

Serval > Merci ! Question bonheur de rencontres, les surprises sont loin d'être achevées !!

Adrienne > Merci ! Le séjour en montagne arrive doucement. On avait eu brièvement contact lors de la préparation du séjour. Il est amusant de lire à droite à gauche que de nombreuses personnes ont subi, à Noradouz, les petites mamies-bonnet mamies-chaussettes ! A part ça le site est splendide et calme. J'espère que tu as pu en profiter de ton séjour.

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#11 19-09-2018 16:44:54

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Mercredi 5 septembre
En terre mongole

Tôt le matin, le soleil baigne les steppes d’une lumière apaisante. Nous ne sommes toujours pas remis des émotions de la veille, même si sans détour, on sait que la randonnée à suivre ne sera pas des plus tendres. Tout va bien, on est bien. Une forte rosée mouille les bivy-bags, qui font plus qu’allègrement l’affaire pour de la belle étoile agréable. Oui il caille un peu, ce n’est pas grave.

Aux steppes tondues par les agriculteurs, ou bien ondulantes au vent, des bip-des-prés signalent leur présence en flutant des trilles et vite-les-loulous partent en meute comme de petites flipettes. Au-dessus, de grands aigles nous surveillent. Les steppes débouchent sur une pseudo-piste cabossée, où un camion destroyed-à-mort nous embarque. Il s’agit de Sarko, agriculteur, qui monte de l’eau aux vaches. A la citerne nous prenons de l’eau pour nous !

La famille nous invite pour un déluge hospitalier. Dans un baraquement en béton ayant vu passer la moitié de toutes les guerres du monde, une vieille publicité en plastique pour un téléphone pas donné fait office de mur du fond. Le café est servi. La grand-mère saisit un seau qui est une insulte à la salubrité. Elle nous sert du tan, Թան, qui apparemment se prononce thhann. C’est un lait caillé comparable au dough iranien. C’est cru, fort, en fait très bon. Les mouches volent par centaines.

Inévitablement dans l’après-midi, nous sommes malades, mais ce n’est pas grave. Il fallait honorer ce don, ce qui est si précieux pour eux, c’est énorme.

Ils sont fascinés par le petit livret de phrases usuelles en français-arménien, Sarko se marre lorsqu’il lit ‘en français’ : je veux me marier avec vous !

Les enfants préparent la traite des vaches. Le petit est intrigué, la très petite est timide ; ils devraient être à l’école mais s’occupent de travaux agricoles d’ores et déjà durs. Le patriarche, aux lunettes teintées en bleu, est inquiet que nous n’ayons pas de flingue pour buter les loups. Rapidement les travaux agricoles reprennent. La vie est austère ici.

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La suite est la montée vers la Tortue, qui possède un raidillon assez marqué. On est fatigués comme de vieilles biques et franchement, ça laisse songeur. Nous rampons comme de vieux crapauds grabataires sur même pas 900 mètres de dénivelée. Ah les lopettes ! Bref, nous contournons la Tortue lentement mais surement. Peu à peu ça devient au milieu de nulle-part, avec comme seul paysage des immensités de steppes, vallonnées, émaillées ça et là de gros volcans endormis, masses qui induisent un grand respect. On se sent tout petit.

C’est de la sorte que nous arrivons au troisième volcan, qui s'appelle Black Ridge d'après Open Street Map (3225m). Ce serait le Sevsar, montagne noire, ou plus communément Sevkatar, Սևկատար en arménien. On serait tentés de l’appeler le gros machin, tant il faut trois plombes pour le contourner ! C’est une énorme masse noire de lave, les replis laissent bien imaginer les vomis de laves, déglutis depuis le sommet et devenant peu à peu mous, puis solides. Cette montagne, bien que majestueuse, en soi n’est pas si tant avenante. Les petits monts à droite, rouge et totalement craquelés, laissent rêveurs. On a l’impression que la terre, enfin les entrailles, ont été poussés depuis le dessous puis crevassés. Il ne devait pas faire bon d’entamer une randonnée ici il y a 3918 ans, date de la dernière éruption. Ouh… mais en fait c’est proche, ce ne sont pas des millions d’années !

Dans un lieu répertorié sur aucune carte, mais en tout cas en ligne droite entre le Sevkatar et le Qarhanq, il se trouve une maison. Elle est repérable d’assez loin au vu du relief steppique de cette zone. C’est en fait une tombe couverte, formant un bâtiment, ainsi que quelques tombes de bergers datant de 1974. Une grande table en métal permet un repas, ce que d’ailleurs on fait ! Comme la seule photo d’internet du lieu représente un mec effondré de fatigue sur la table, Nico me prend en photo effondré sur la table. Ahah les guignols !

Durant le repas, un berger vient à notre rencontre. C’est un vieux yézidi très peu loquace. Je reviendrai sur les yézidis dans la soirée. Cet homme est dur comme un bois sec. Sa main tenant un fouet est devenue un crochet tenant un fouet, tant il doit dormir avec – toute sa vie toute sa vie le bonhomme. Dur comme le climat du site, le gars est habillé d’un costard datant des années soixante. Son passage a plus l’air d’être un contrôle qu’autre chose ; c’est en quelque sorte compréhensible car de manière floue nous franchissons une frontière invisible, nous passons en territoire yézidi. Comme je le redis, je reviendrai sur cette particularité au moment adéquat. Le vieil homme s’en va comme il est venu, sans un mot.

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La suite du trajet est toujours plein sud. Quittant les steppes de moyenne altitude, nous arrivons désormais dans les 3000. Nous longeons Petit Chieur Noir, 3139m, apparemment nommée Qarhanq, Քառհանք en arménien. Je décline toute responsabilité quant à son surnom, c’est de la faute à mon frère ! C’est un petit volcan, tout en longueur, qui possède d’innombrables déglutitions de lave. Peu à peu ce compte-rendu devient intestinal, mais en fin de compte ça représente pas mal l’ambiance.

Une erreur d’azimut et d’interprétation de carte me dérive de 400 mètres. De ce fait, je guide nos pas entre le Shushan (Շուշան) et le Shamprasar (Շամփրասար), deux monts un peu secondaires dans la tripatouille de noms, mais à vrai dire remarquablement jolis. Cela fait arriver en plein dans un campement yézidi.

Les chiens gueulent. C’est une marque de chiens qui m’est inconnue, je n’avais jamais vu. Ce sont comme des chien-hyène. Très gros coffre, petit cul, grosse gueule baveuse, aboiement hargneux provoquant que tu suivras les ordres oui-chef bien-chef ! Un maître de campement vient. Il nous demande ce qu’on fait là. On lance en explication un habituel bouillon de soupe d’arménien médiocre. Le type est à la fois distant et timide, il nous invite à la yourte pour prendre un « sourj », un café.

Au vu du lieu, à savoir une yourte comme en Mongolie, je sais que nous sommes en plein dans la culture yézidie. C’est très différent. Immersion totale, mêlée de craintes (ne pas les blesser) et d’attraction immense. L’intérieur de la yourte… Ouuuah ! Beau ! C’est une grande tente, avec 12 lits bien répartis, une table, une cuisine derrière séparée par un drap. Un poêle aussi, antique, avec au sol un petit tas de coke. La salle de bain, un meuble ayant fait la guerre du Viet-Nam, pour miroir une vitre brisée en biais de 10 centimètres sur 10. Ils nous offrent café et biscuits secs. Les biscuits sont immangeables. Pour eux c’est un gigantesque précieux. Nous sommes honorés comme des rois au sein d’une pauvreté spartiate et d’un dénuement complet.

Les yézidis sont très difficiles à définir pour moi, manquant de culture sur le sujet. C’est en tout cas une minorité de l’Arménie, mais aussi une minorité en d’autres pays. Ils sont une minorité confessionnelle avant d’être ethnique (encore que…, bref c’est compliqué). Leur religion est ressemblante (apparentée ?) à un Islam archaïque puisant ses source profondément dans l’Iran ancien, bien que les chrétiens les considèrent comme des adorateurs du feu, et les musulmans des adorateurs de Satan. Ils parlent une langue particulière, le kurmandji. On les associe souvent aux kurdes, du fait qu’ils sont nombreux dans cette terre sans pays. Les nôtres proviennent d’Abovyan, ils montent à la montagne à la belle saison (mi-mai mi-septembre). Ils font paître des troupeaux, avec des chevaux petits et très fougueux. Immersion directe en Mongolie.

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Du fait de leurs incessantes persécutions, les yézidis sont très distants. On n’a pas retrouvé chez eux l’énorme marée-montante-d’affection des arméniens. Distant, timide, observateur, un peu froid parfois aussi, le yézidi nous a souvent regardé de loin, avec affection certes, mais voilà un peu de loin. Malgré tout ils ont déroulé le tapis rouge autant qu’ils le pouvaient. La situation est à aborder avec immense respect.

C’est donc pour ça… que simplement ils se réfugient dans les terres les plus hautes et les plus inaccessibles. Plus d’arméniens ici et pour bien des kilomètres, mais donc le peuple yézidi. A Gyumri, il me fut expliqué que les yézidis sont une minorité en Arménie, certes, mais qu’ils ne subissent en cette terre ni persécution ni mépris. Ce n’est pas le cas ailleurs, loin de là (notamment l’Irak).

Lors du café, avec Meher nous avons appris les mots de base du kurmandji. Zavrazime bonjour, aggio, au revoir, puis quelques autres. Les yézidis, chevauchant de fougueux « hasp », c’est leur mot, nous ont regardé comme des numéros de cirque lorsqu’on leur a sorti ces bonjour-au-revoir, mais ils ont bien rigolé. Leurs chevaux ne sont pas des « zin », à savoir cheval en arménien, eux disent hasp. Il me semble que ce sont des juments très énergiques, bien que le dictionnaire kurmandji-anglais traduise ça cheval. En gros mystère.

Après cet accueil, le soir tombe lentement. Quelques yézidis ont déjà quitté les lieux afin de rassembler les troupeaux. Il nous est indiqué le chemin pour quitter la dérive, puis en quelques encablures, nous rejoignons le très beau lac Akna.

Nous cachons les sacs afin de… … non pardon, on est au milieu de rien là, nous posons les sacs au sol puis brièvement montons l’Aknasar (3258m) afin de profiter d’une belle vue. De retour en bas il fait nuit. Nous installons le campement. Après mon téléphone qui est mort (plus de possibilité d’informer la famille, plus de réveil), le bruleur à gaz est mort. On partage un bruleur pour deux ! Repas pris à la nuit – il caille – en sac de couchage.

Durant le début de soirée, un orage court sur nos trombines, euh ma foi pas très éloigné le bougre, mais ça se passe bien.

Edit > Modifications sur la culture yézidie, ce lien faisant une synthèse agréable http://journalisme.ulb.ac.be/projets/yezidis/

Dernière modification par tchorski (19-09-2018 18:16:30)

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#12 19-09-2018 19:39:36

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Jeudi 6 septembre
Saint-Graal d’anniversaire

A je ne sais pas quelle heure, puisque désormais on n’a plus d’heure et qu’on vit au rythme du soleil – en ces montagnes ce n’est pas plus mal d’ailleurs – l’aube qui nous réveille est celle de mon anniversaire. Au bord du lac Akna, le moins qu’on puisse dire est que ça fait bien plaisir, beaucoup plus que le quelconque moindre objet (quoi que non, je souhaiterais là maintenant, des gâteaux à offrir aux yézidis). Un soleil généreux baigne la steppe. Ah, c’est bien ! Le petit déjeuner est pris en sac de couchage. A 3032m, on caille un peu, il doit faire zéro, on est à l’aise malgré tout.

Le lac Akna, en arménien Ակնա, Akna Lich, est un petit lac de montagne aux eaux glaciales et limpides. Comme tout lac de montagne, il impose un silence et une majesté de taille. Il est placé dans un vaste élargissement plat, ce qui fait que ses berges sont d’immenses terres d’accueil pour les troupeaux.

Il est inévitablement tôt lorsque nous quittons ses berges, mais je n’en sais plus. Nous orientons nos pas sur un monument qui nous fait de l’œil. Il s’agit d’un petit cimetière de bergers, quelques tombes tout au plus ; abandon et beaucoup de chardons autour, c’est un site ancien. A l’œil d’un ignare, cela ne semble pas s’intégrer dans la culture yézidie, ce sont de vieux arméniens visiblement, des bergers probablement. De gros tas de pierres aux pieds des montagnes nous ont fait penser à des sépultures, peut-être yézidies.

Le katadyn est rempli d’eau à max, tout va bien. Nous quittons les lieux et mettons le cap sur le Gekhmagan, en arménien Գեղմաղան, 3319m, qui donne le nom aux Geghama Range. Il parait sympa comme tout le gros volcan, il est tout proche… Ah bah non il est tout loin le vieux lascar ! L’immensité de l’ouverture de la steppe porte la vue à des kilomètres, on a l’impression d’y être en 10 minutes, mais il faut 2 heures. D’une manière générale en Arménie, tout est loin (mais on s’en plait bien, dit le dicton).

Arrivé au volcan suivant, on est complètement vannés. Comment ça déjà ? C’est pas drôle. On le contourne longuement puis faisons une pause. Ca devient sérieux devant. C’est le Crocodile, 3458m, qui serait le Western Aghusar, en arménien Արևմտյան Աղուսար.

Le souci qui se pose, c’est que le volcan précité a fait d’immenses déjections de lave molle, qui se sont superposées en grandes langues sur du kilomètre en enfilade. En résumé comment dire, des coulées de 300 mètres de long, 100 mètres de large, 30 mètres de haut. Le problème, c’est que la lave ayant refroidi, ça s’est fragmenté en gros blocs de 50 centimètres, empilés à l’envi sur du bazar chaotique. Dur à parcourir, ce d’autant plus qu’à faire un faux-pas, on est très loin, sans téléphone. Il n’y a pas un chat. Précaution de mise.

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Les coulées de lave autour du Crocodile

Il faudra deux heures pour passer cet obstacle, répertorié sur aucune carte (et autant dire que la vue aérienne de google est une bouse de vache). Astuce : nous sommes passés à l’ouest. La vue depuis le Azhdahak nous offrira la réponse qu’à l’est, il n’y a pas de cailloux.

C’est un peu fourbu qu’on arrive en bas du Croco. Nous sommes au pied du mont brûlé, apparemment appelé Dimatsler, en arménien Դիմացլեռ. Curieux nom peu arménien, mais quand je lis l’arménien précité, ça donne ça. C’est un joli volcan, bien que petit (3307 m, et nous sommes stationnaires à 3200 m). Son aspect totalement dénudé et parfaitement conique en ferait presque un terril du Nord. Il est particulièrement brulé à sa surface, d’un aspect noir plaisant à la vue. On imagine la lave couler et faire fssssshhhhh.

Devant nous se dresse la très imposante masse rouge-et-noire du Azhdahak, 3597m, Աժդահակ en arménien, qui représente le sommet des Geghama mountains. Il est midi, on va se faire un petit repas, et puis on a le temps, cette après-midi, on va se faire un petit graal d’anniversaire.

Après un repas constitué de lavash et de plus grand-chose, ah bah oui zut en fait, pas grave…, on prend du temps afin de dissimuler les sacs. Ils sont enfouis sous des gros cailloux de lave qui chantent aigu quand on les cogne. J’ai été culotté sans m’en rendre compte, car j’avais laissé tout l’argent et le passeport dedans. Bon ça va, c’était bien caché et il n’y a pas un mammouth à la ronde.

Au sein d’un ciel qui se charge peu à peu, nous montons tranquillement. Ah bah elle dépote sa mémé la montée. C’est assez dru, assez venteux, puis plein de lave ronde glisse sous les pieds. Mais, honnêtement aucune difficulté n’est à craindre, il faut juste y aller à son rythme. Le long de la montée à gauche, le rouge impitoyable du volcan Azhdahak, dont la couleur est belle à contempler, à droite le gargantuesque Կարմիր կատար, qui serait à traduire par Kamurch, ou encore (littéralement), arête rouge.

En premier apparait la caldera, qui semble logée dans un vaste espace qui s’est effondré. Elle fait 400 mètres de large et est remplie d’un lac de fonte des neiges. C’est magnifique. Plus haut se trouve le pic. Au vu des nuages qui vite-vite grimpent les pentes, on y monte en premier, pour essayer d’être avant eux. Un drapeau arménien flotte au vent, ainsi qu’une croix en métal. Des kerns sont dressés. Nous montons notre premier kern arménien « nous n’avons jamais été aussi éloignés ! ». Il y en aura trois.

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Le Azdahak vu depuis la steppe, puis la caldera.

Là-haut, il caille sa mère. C’est la fin de saison tout de même. La vue révèle notre parcours (65 km), jusqu’à Vank. Un œil très attentif devine les antennes de Noratus. Ah c’est beau c’est beau. Faut signer une loi pour que ça soit anniversaire tous les jours. Nous redescendons et faisons le tour de la caldera. L’eau est limpide et soufflée par les rafales, ça fait des dessins fugaces. Le paysage offre des frissons de ravissement. Puis bon, c’est que quand même on n’habite pas dans le coin nous, alors on redescend doucement.

Presque 400 mètres plus bas quel contraste… Température, vent, c’est moins hostile. Oh comme il doit faire bon d’être au sommet du Azhdahak un 29 janvier à 4h34 du matin !

Nous faisons un gouter de quatre heures avec ce qu’il reste, puis commençons la longue descente. L’azimut est un sud-ouest parfait, afin de rejoindre le monastère de Geghard, à l’occasion vers 19h30, poser un campement et puis voilà, c’est bien. La nuit noire est tombée sur les coups de 20 heures en cette saison, d’où le fait que ça s’arrête tôt.

Brutalement le paysage change d’aspect. C’est une vallée fort large, évasée, en pente douce. Au vu de l’exposition au soleil, les herbes sont assez bien cramées et en tout cas dès qu’on passe la cote 2500, totalement cramées.

Je pensais qu’on allait s’enfiler ça rapido, mais non tout-est-loin-bis ! Bien que ne sachant pas trop où on est, j’imagine que nous avons campé à la cote 2850, près d’un immense ravin. La vallée ne possède pas beaucoup de repères. Fatigué et nuit lamentable, à cause d’un stress ridicule. Autrement le site est d’un solitaire remarquable, seul un campement yézidi au loin et quelques ouah-ouah distants. Beaucoup d’étoiles dans le ciel.

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#13 20-09-2018 23:42:22

Adrienne
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

J'adore ton récit, vraiment. Merci smile
Spécialement votre séjour rapide chez les Yézidis, très émouvant (Je me rends compte que j'avais espéré les rencontrer, sans succès).

Je confirme pour les mamies à Noradouz !

Une petite question, où deux :
- C'est marchable comment les montagnes ? Ça a l'air un peu hardcore. En vrai, c'est raisonnablement marchable seule ?
- comment vous êtes-vous ravitaillé en eau pendant ces jours ? J'ai vu que vous aviez un filtre, ce qui le semble raisonnable, mais est ce que vous aviez assez fréquemment des sources ?

Hâte de lire la suite smile


Si tu n'arrives pas à penser : marche. Si tu penses trop : marche. Si tu penses mal, marche encore.
(Jean Giono)

Trombi

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#14 21-09-2018 05:41:01

Archimboldi
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Merci Tchorski, ma journée commence bien grâce à toi. Ton récit est vivant, et très riche d'enseignements.

Hâte de lire la suite, moi aussi.  smile


"Life is full of wonders for someone who is prepared to accept them." Moominpappa

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#15 21-09-2018 08:46:00

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Archimboldi > Merci !

Adrienne >

--- C'est marchable comment les montagnes ? Comment vous êtes-vous ravitaillé en eau pendant ces jours ? J'ai vu que vous aviez un filtre, ce qui le semble raisonnable, mais est ce que vous aviez assez fréquemment des sources ?

Tout dépend de où, car l'Arménie est montagneuse et fort variée. De Syunik ou Vayots Dzor, le sud du pays, je ne connais rien. Quant au Marzer de Lorri et Tavush, il constituent visiblement les hauts du podium de la randonnée, avec de vastes zones montagneuses émaillées de forêts denses. A ce titre d'ailleurs tu connais Alaverdi, pour autant que j'aie bien compris. Quant à l'Aragats, il est réputé facile.

La randonnée n'a rien de remarquablement difficile. C'est moi qui n'ait pas été au niveau.

1) Alors au niveau des points d'eau, sur la durée de 15 jours, on a rencontré peu voire pas de soucis. Les opentopomap les mentionnent et en comptant une valeur qu'un sur deux est faux, on a un bon ratio. En réalité c'est surtout : les plus grands sont bons, les plus petits sont aléatoires. Il est vrai que le filtre katadyn a permis de prendre ce qui s'appelle tout et n'importe quoi. Prendre à la citerne pour les vaches est particulièrement impressionnant. Ça laisse un instant de doute ! Il n'y a globalement pas de source, mais des points d'eau stagnante : caldéra de volcan, lac de montagne, laquet où les vaches vont s'abreuver.

Je suis très satisfait du filtre, et insatisfait de la poche. C'est une erreur d'appréciation de ma part. Je me suis dit un volume de 3 litres, c'est parfait, ça va couvrir les besoins les plus excentriques. Sauf que la poche est molle. C'est un espèce de sac plastique en PVC tout mou. Ça a un aspect fragile. Le compte-rendu le mentionnera : celui de mon frère a fuité. On n'avait plus qu'un filtre pour deux. Dans ces conditions, ça peut commencer à s'avérer tendu.

11711_katadyn-befree-3-litres_21-09-18.jpg

Le bon comportement est probablement de prendre un 0,5 litres et de filtrer l'eau, à déverser successivement dans de bêtes classiques bouteilles d'eau gazeuse (qui sont costaudes). Bref c'est à adapter. Mais en tout cas spécifiquement le filtre, il est excellent. C'est le contenant qui pose question. Je peux faire des photos de détail. Question poids, j'ai mesuré toute la poche. Je peux spécifiquement mesurer le filtre.

2) Au niveau des randonnées, les difficultés sont les longueurs. Il n'y en a aucune autre, sauf des histoires de cailloux, mais c'est du détail car en fin de compte évitable. La randonnée faite dans les Geghama Moutains aurait pu être allongée de 2 ou 3 ou 4 jours. Direction le sud vers le Badi Lich, etc. Ça avait l'air beau comme tout.

3) Être une femme en Arménie. Assez visiblement ça ne pose aucun problème de sécurité. Il faut malgré tout s'attendre à quelques propositions de mariage, probablement dans les zones reculées, ce de surcroît qu'ils sont très francophiles. En matière de randonnée, ça ne laisse pas une impression d'inquiétude. Ça va juste renforcer le sentiment d'incrédulité et ils vont encore plus tous s'arrêter sur les bords de route. Probablement dans un sentiment protecteur, ils voudront héberger.

4) Concernant les loups (kayl) et les ours (krel), les réponses ont amené beaucoup de divergences. On n'a rien vu. Les loups semblent impitoyablement flingués dès que l'occasion s'en pointe.

En conclusion donc, je dirais que ce n'est pas inabordable, voire même du contraire. Une condition cependant est de demander sporadiquement de l'eau selon les besoins, ce qui génère inévitablement des dons de lavash fromage tomates concombres prunes pèches, tu sais ce que c'est. Question mul, ça devient graduellement mule. C'est peut-être ça d'ailleurs qui a provoqué que je n'étais pas au niveau. D'un sac total à 8 kilogrammes comptant l'eau et tout et tout, je ne serais pas étonné d'avoir trainé 1,5 à 2 kilogrammes permanents de dons. Ça compte.

Questions beauté des paysages, je disposerai des liens photos pour que tout un chacun puisse se faire une idée.

A bientôt !

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#16 21-09-2018 09:13:29

Magne2
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Merci pour ce récit bien vivant  smile


kalo taxidi alias bon voyage en Grec bien sur

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#17 21-09-2018 17:54:00

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Magne Deux > Merci ! D'ici cet hiver, je te parlerai de l'Hellade, pas mal de choses à partager.

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#18 21-09-2018 17:57:01

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Vendredi 7 septembre
Wolfenstein 3D quand tu perds

Nous démarrons la journée à l’aube. Cette heure à venir est simple, rejoindre le monastère de Geghard en descendant cette large vallée. Heure à venir qui fait l’objet d’un optimisme d’hurluberlu, il aura fallu la matinée ! Lors des premiers cents mètres, nous devons contourner une vaste digestion de lave s’étant épanchée, sauf que cette fois-ci elle fait 100 mètres de haut. En bas un chien vaque à ses affaires, probablement de la chasse à des petits mammifères. On le laisse se faire la malle afin de ne pas provoquer l’animal. Le mont est bordé d’un grand cercle en pierres, légèrement informe, et au cœur plein de monticules de pierres. Epierrage des champs ? Peu probable. Eventuellement un cimetière aux sources anciennes. Qui sait…

Au gré d’un parcours devenant invariable, le temps se fait long : vallée cramée sous les pieds, gros ravin à sec à droite. Au loin un campement yézidi s’annonce : bonne nouvelle, on va pouvoir prendre des nouvelles du trajet ! Les chiens gueulent, le monsieur arrive seul. Il s’agit en fait d’un arménien, vivant dans une espèce de petite tonnelle. Quelques jerricans font office d’eau potable, vu qu’il n’y a pas de source ici en cette saison. Le simple résumé est que le gars est dans une extrême pauvreté.

Il nous indique la direction et j’en prends l’azimut. On le suivra au plus précis possible. Après un parcours long et long et long, je suis comme dans Wolfenstein 3D, lorsque dans le jeu vidéo, le gentil il meurt. Les vies sont à vide et le visage clignote rouge. Je ne sais pas pourquoi je suis aussi pulvérisé, peut-être la mauvaise nuit, peut-être la mauvaise nourriture (c’est un peu juste, un peu de défaut de prévision), peut-être qu’il fait chaud et que c’est morne.

Arrivé sur une espèce d’énorme rétention d’eau, totalement à sec, j’oriente nos pas vers le sud afin de passer le gros monticule tout en longueur, puis descendre abruptement sur le monastère. Seulement on arrive dans une pâture inclinée, comportant 2 chiens et 2 bergers qui dorment. Je comprends que le monastère, c’est pour moi une erreur d’azimut, ah zut ! Du coup on contourne les chiens. Ca wouf sommairement, les bergers sympas font signe et conseillent de descendre.

11711_img_20173_21-09-18.jpg

A l’arrivée sur Geghard village, je clignote violet : la mort est une question de secondes. [Y déceler juste une légère pointe d’exagération !] Un ruisseau bien alimenté permet de s’hydrater posément sous un noyer. Le village est d’ailleurs une oasis verte dans un univers pelé. Le site est agréable, surtout en cette fin de parcours, mais en contrepartie très-petit très-rural et ne comporte pas de magasin selon une habitante. Après une pause à l’ombre, un camion sur-archi-plein passe sur la petite route défoncée et rectifie les noyers à son passage !

Concernant Geghard, en arménien Գեղարդ, déjà personne ne le dit pareil. Ca se dit Gejard avec la jota espagnole, Гегард avec l’orthographe russe, mais à lire Геха́рд. Alors en français, dur à dire car on n’a pas ça : GuéRRHard, avec un rrh dur, ce serait le plus proche. Bref on a loupé le monastère à 3° de dérive, trop au nord. La descente vers le monument s’annonçait de toute manière terrible vu l’état physique général, donc tant mieux. Ah non, sauf les Gata que Chloé m’y avait conseillés ! (ahah, il ne perd pas le nord le fou !).

Au sortir de Geghard, nous prenons à pieds la route de Garni, vers un magasin, car nous rêvons de fruits et légumes après ces jours de nouilles chimiques, et surtout… de PASTEQUE !! Là ça devient de l’obnubilation ! La route descend en lacets et il n’y a pas un chat. Seules deux voitures passent, une pleine à craquer, une seconde qui s’arrête 30 mètres après. Euh, 8 km dans cet état ? Pastèque ?

Un arménien devant une villa luxueuse (on ne sait trop quoi, éventuellement un très beau gite de vacances) ne nous demande même pas ce qu’on fait là, mais nous invite à la vodka. Sans que je ne l’entende, mon frère sort un miraculeux « hivand em », je suis malade, en me désignant. Ca calme la vodka. Puis en russo-arménien-tendance-serbo-croate-maladroit, une discussion s’installe. Le gars perçoit le malaise et propose de nous descendre pour le gaz. En effet, les Lada ne roulent pas à l’essence mais au gaz, ça vient de Russie et c’est moins onéreux pour les arméniens. Il nous demande 1000 ֏. C’est loin d’être onéreux pour le service rendu, ça lui mange une demi-heure sur son temps de midi, pour 16 km de course. Merci ! Notre chauffeur s’appelle Dorik, il nous dépose en plein centre de Garni, nous indiquant au passage le lieu d’attente du marshrutka vers Erevan. Il est 11h55 lorsque nous détenons, pour un prix dérisoire, une gigantesque pastèque en mains !!

C’est probablement ridicule, mais qu’est-ce que ça fait du bien de dézinguer de bon cœur une pastèque entière ! Ca fait du fruit, du sucre, de l’hydratation, du baume au cœur ! Après cet épisode bonheur-simple, nous partons à la recherche d’un lieu tranquille. En effet Garni en cet endroit forme deux rues en croix, c’est assailli de bus touristiques. Un peu à l’écart derrière l’église, nous trouvons un jardin abandonné, ce qui permet une sieste réparatrice. Wolfenstein 3D va graduellement mieux !

Après cette pause à l’ombre, nous partons voir par curiosité le temple de Garni (Գառնի), potentiellement le site le plus touristique d’Arménie. Bon on est à côté, autant voir ! L’allée piétonne est bordée de vendeurs. Un essaie gentiment de me vendre des saucisses hors de prix pour des locaux, mais abordables pour des touristes. Un « hivand em » devient le mot magique. Ca le calme tout de suite, peut-être a-t-il peur d’avoir du vomi sur les chaussures ! Nous n’avons pas reçu le moindre harcèlement ni d'agressivité de la part des vendeurs. En plus la plupart ne vendent pas de camelote, mais du miel, des fruits, des salaisons, des gâteaux. Ca en dit long sur le tourisme respectueux, ce qui n’est probablement pas fait exprès, mais en tout cas c’est remarquablement bien.

Le temple est grec. Il est beau. Le tourisme n’y est pas pénible, en tout cas lors de notre présence. Il s’agit de beaucoup de bus d’allemands ou de russes. Ils prennent leur temps. Au fond, on voit les orgues basaltiques dans les énormes gorges de l’Azat. Paysage impressionnant. Tout au fond désormais très loin, notre Azhdahak.

11711_img_20209_21-09-18.jpg

Nous admirons assez longuement sur un banc le ballet des selfie arméniens, qui ne sont pas de simples photos. C’est fait refait-refait, avec soin, jusqu’à l’obtention de la perfection. L’important semble être de sauter devant et d’être pris en vol dans un esthétisme théâtral.

Au sortir, quelques taxis essaient de nous transporter, et constatent avec un dépit lisible sur le visage qu’on se rend au bus-stop comme des locaux. Quelques dames d’ailleurs s’en amusent, elles sont très admiratives devant notre arménien lamentable ! Un monsieur nous vante Jack Shiwak, France, France ! Le marshrutka arrive. Véhicule rempli, le conducteur nous fait monter à l’avant. Sauf que Geghadir, Voghjaberd, Jrvezh, il prend encore du monde, arrivant même jusqu’à ne plus réussir à faire embarquer. Ca devient une fantastique bétaillère. Personne ne se connait, entassé-courbé, mais ça discute et ça se marre, c’est ça l’Arménie !

Prix dérisoire, 500 ֏ pour deux. Nous sommes lâchés à un endroit totalement inconnu, peut-être sur Kochinyan street. Plusieurs personnes indiquent de prendre le 5. Un monsieur fraternise, il explique être maître de jeux d’échecs et professeur d’université. Puis le 5 en question arrive. Au gré d’un parcours devenant de plus en plus dense, on finit par descendre à Opéra. C’est à ce point une bétaillère que je n’arrive pas à payer ! Je fais passer de main en main une somme supérieure, ne sachant pas combien ça coute ni ne pouvant le demander. Ca semble convenir !

On se rend au One Way hostel, mais malheureusement l’établissement est plein. On nous envoie à une succursale à Tumanyan, mais malheureusement pareil. Nous tentons deux établissements complémentaires, mais il en est de même. Finalement nous prenons un dormitory de 10, au Welcome Friends Hostel (75 Yeznik Koghbatsi Street). La question des dortoirs est très répandue en Arménie. C’est peu cher et coutumier. Bon le résultat est que, à condition d’être fatigué, d’avoir des boules-kies (indispensables), ça le fait bien. Il est vrai que l’établissement ressemble à un hôpital, mais le personnel est gentil. Bref ça s’est bien passé.

Demain on part à Gyumri pour de nouvelles randos. On possède quelques heures tranquilles sur Erevan. On y fait quelques tours, puis cherchons un restaurant. Nous allons à un établissement pas trop mal, Zatar Pizza, à deux pas de la Tigran, sur Mher Mkrtchyan Street. Ils font salade et toshka. En gros c’est bien, sans être le palace. Une tête dépasse lentement des banderoles. Sur le trottoir, un mendiant demande à des clients des restes non consommés. Je ne supporte pas, je vais lui donner de l’argent.

On baguenaude un peu sur Republic Square, toujours aussi agréable, puis sans qu’il ne soit bien tard, la fatigue nous emporte. Bonne nuit ! Le lendemain matin, Wolfenstein 3D a eu les batteries au vert.

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#19 21-09-2018 17:57:23

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Samedi 8 septembre
Pourquoi ne venez-vous pas au Kasa ?

Nous démarrons assez tôt, en vue de rejoindre Gyumri et d’y entamer la randonnée. Pour ce faire, nous allons à pieds vers Kilikia, qui est la grosse gare des bus au sud d’Erevan. Arrivé sur place, on se fait accoster par des dizaines de chauffeurs de taxis en nuées : Alaverdi, Tbilissi, Dilijan, disent-ils… Et ils suivent et ne lâchent pas. Kilikia aura été ma seule réaction de rejet du séjour : hey c’est bon les gars-là !! La gare est bien entendu abandonnée, vide, mais en cours de serpillière. Elle brille.

Après discussion pénible avec les taxis, il s’avère qu’il n’y a pas de marshrutni vers Gyumri : information fausse du Lonely Planet, et cette rare fois les taxis disent vrai. De 6 à 8 personnes se groupent autour de nous, un peu pour nous traper, mais de plus en plus pour nous aider. Une très jeune fille nous indique que la station est derrière la gare ferroviaire. Ah mazette d'accord, mais c'est loin ! Un taxi nous y amène. La somme n’est pas exagérée. Le chauffeur est désagréable, mais il nous dépose au bon endroit et s’assure que nous montions au bon marshrutka.

Lequel arrive assez rapidement d'ailleurs. Minibus de 8 personnes en bon état. Les sacs à dos sont sur les genoux parce que le coffre est rempli de fleurs ! En Arménie chaque chose est précieuse, même les trajets, ça ne roule pas à vide ! Le trajet de 120 km prend environ 3 heures. Toute la longueur est intensément en travaux publics.

A Gyumri, nous arrivons dans une ville qui a l’air grande. C’est très animé car un marché s’y déroule. On se rend compte avec surprise qu’il est déjà midi et demi. Du coup, on prend des khorovadz, sorte de brochette mise en lavash avec des légumes. C’est une grille sur un feu et l’affaire a l’air familiale. Ils sont 5 pour le faire et ça devise très longuement sur le sujet. Il sort de nulle part un boucher avec de la viande en mains. Le repas est est correct et … pas malade, miracle ?!

Après ce repas, nous continuons dans le dédale de rues. Le but est de prendre un logement à Gyumri, visiter la ville, puis ensuite partir en randonnée, faire le lac Arpi et visiter les secteurs ruraux. Ma carte de Gyumri est mauvaise et à ce moment, la ville me semble grande et difficile à gérer (ce sera une fausse impression). Sur Ankakhutyan square, je consulte brièvement le papier. Une dame et deux autres personnes s’arrêtent.
-Angela : դուք կորցրել եք ՞
-Vincent, en arménien : Nous sommes des touristes français, nous cherchons Artush & Raisa.
-Angela, en français : Si vous êtes français, pourquoi ne venez-vous pas à Kasa ? (association humanitaire francophone).
-Vincent : Nous avons rendez-vous à Kasa cette après-midi.
-Angela : ???!!!???!!!
Au bout de l’Arménie, au milieu de nulle part, la première personne qui vient vous aider, il s’agit ni plus ni moins de la comptable d’une entreprise humanitaire avec qui vous avez pris des engagements, bref des connaissances communes, qui plus est assez précieuses. C’est ça l’Arménie !

11711_img_20243_21-09-18.jpg
A Gyumri près du Kasa

Elle nous amène à un hôtel bien placé, mais celui-ci est en travaux et se trouve être fermé. Du coup, nous prenons un taxi afin de rejoindre Artush, Ayvazovski street. Le chauffeur, âgé, placide et d’une grande gentillesse, ne sait pas où c’est. Du coup il se rend sur place. Ca devient de sacrées allées de terre. Il demande mais personne ne connait. Puis en fait, sans difficultés, soudainement on trouve le lieu. Comme il n’y a plus de place, le gérant Martin nous place dans un salon, sur lits de camps, et il dormira à côté de nous. Bien qu’ubuesque, la situation n’a posé aucun problème.

Nous achetons des fruits et légumes à une minuscule échoppe pauvre. Nous sommes accueillis au premier centième de seconde par un déluge d'amitié, les deux dames sont adorables.

Nous redescendons en ville puis apprenons sa géographie globale. C’est très surmontable en réalité. Nous allons à mon rendez-vous au Kasa, ce qui prend un peu de temps tout de même. Ensuite nous sommes accrochés par Grigor, une personne âgée qui nous colle et qui զրուցել en arménien à n’en plus finir. Nous ne comprenons rien mais il en rajoute. Il est imbibé, veut boire de la vodka avec nous et qu’on dorme chez lui ! De passage dans une rue, j'aide vite un prêtre et un jeune à porter une échelle. Le jeune, Erik nous explique des spécificités religieuses locales. A deux pas de là, notre présence a essaimé, des jeunes nous disent bonjourrr en se marrant.

Nous clôturons la journée en allant au Հացատուն Գյումրի Gyumri Hatsatun, restaurant de spécialités géorgiennes. Nous prenons comme strictement tout le monde des khinkali, sortes de gros raviolis bien gouteux. Sans plus le savoir que ça, il semble que nous ayons eu une bonne pioche question établissement de restauration.

Je vois des personnes en difficulté au niveau d’un selfie, de ce fait assez bruyamment, je dis à mon frère : il va falloir les aider, on a une mission ! Fuse alors juste derrière : vous êtes français ? Réponse oui ! Vous avez du temps ? On a plein de temps ! Nous sommes invités pour un cognac arménien.

11711_img_20252_21-09-18.jpg
Une rue de Gyumri

Il s’agit de Sergei, un gyumretsi, qui a émigré à Cannes en France, en cause de la souffrance endurée suite au tremblement de terre du 7 décembre 1988. Il nous explique non sans douleur qu’entre 1990 et 1995, ils ont mangé la nourriture des chiens et partagé avec les rats. En 8 secondes la ville a fait un bond de 100 ans en arrière : infrastructures démolies, plus d’eau, d’électricité, de gaz, plus de service public, plus de nourriture, logements dans des domiks (des containers de camions transformés en habitation). Ca a été très très très très dur. Il a passé exactement la moitié de sa vie en Arménie, l’autre moitié en France.

A ce jour et suite à la révolution, le climat positif de l’Arménie lui fait songer à un retour au pays. Il est là pour ça, évaluer, tâtonner. Aussi il nous explique de nombreuses spécificités locales. Il nous témoigne que selon lui, le marché ne devrait plus exister de la sorte, c’est trop insalubre, la pratique d’un autre temps, que seule les personnes pauvres des villages alentours y vont. Il nous demande ce qu’il faudrait faire pour améliorer l’Arménie. Réponse : implanter des arrêts de bus, pour savoir où c’est ! Mais surtout ne pas changer le cœur des arméniens. Leur gentillesse est précieuse. Ses amis arrivent, nous partons. Ce fut une riche rencontre.


Edit > Jour précédent posté en double.

Dernière modification par tchorski (21-09-2018 18:01:26)

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#20 21-09-2018 18:03:59

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Dimanche 9 septembre
Mama, mamaaaa !

Tôt le matin, les deux dames de la minuscule échoppe pauvre sont déjà à l’œuvre. Nous n’avons pas de plan d’attaque en vue de visiter Gyumri, mais pensons qu’aller chercher un café au centre en passant par les quartiers excentrés est un bon objectif, tout en gardant à l’idée qu’à 9h30, nous souhaiterions être à l’office religieux, qu’on appelle la célébration. Nous orientons tout d’abord nos pas sur une volumineuse cheminée. En réalité c’est tout ce qui reste de l’usine, comme bien souvent d’ailleurs. Tout le reste s’est effondré. Dans les pourtours de la ville, plus nous avançons dans les ruelles, plus ça devient pauvre, très pauvre. Je ne me sens plus bien à faire des photos.

Géographiquement en réalité, plus on descend dans la partie basse de la ville près du canal, plus ça devient des bidonvilles. C’est affligeant de pauvreté. Au-dessus, ce sont les domiks entassés, au milieu des herbes folles. Les carcasses et les portes de voiture font office de clôtures. Les habitations sont des cabanons de choses et d’autres, souvent un toit en tôle faisant office de ce qu’on peut. On pourrait se dire : oh c’est moche, quel taudis ! Mais non, la simple réalité est que ça fait mal au cœur. Remontant les sentiers, nous sommes suivis par un chien. Il y a des centaines de chiens errants dans Gyumri, tous silencieux et amitieux. Il nous dit : je suis votre chien ! Ce n’est qu’au Kalbassi park, 45 minutes après, qu’il nous quitte au détour d’une poubelle alléchante.

Un café est pris au pied de la cathédrale Yot Verk church. La police se signe, puis entre dans l’établissement, comme tout le monde. La coptée commence tout d’un coup, sans prévenir. A l’intérieur, c’est curieux. L’espace est vide de sièges, les gens sont debout. Ca va, ça vient, ça allume des cierges, ça va au sanctuaire ; tout est mouvant. Les gens partent au bout de 10 minutes. L’office est déclamé de manière monotone, les gens vont et viennent tout le temps, voire même téléphonent. Cependant on ressent une grande ferveur. Un diacre me repère et il me regarde très-très méchamment (il l’a fait pour d’autres aussi). Il a l’aspect d’un tueur en série ! Comme l’office dure 2 heures 30, nous reviendrons ensuite.

Sur ce nous nous rendons au marché quotidien, juste à côté. L’animation est aussi dense que la veille. Nous allons évaluer les propos de Sergei. De prime abord, beaucoup de fruits et légumes dans des étals. A droite une longue allée à part, les gens les plus pauvres, qui disposent quelques fruits de leur jardin, en seau ou au sol. Lorsqu’on essaie de les prendre là, une dame refuse qu’on paye. Elle veut nous les donner, mais je veux absolument la soutenir dans sa vie si dure. Nous prenons un petit déjeuner dans une échoppe minable. Le vieux monsieur a l’air si démotivé que Droopy est un comique de haute-altitude à côté !

Puis le marché, oui c’est une catastrophe. Viandes en vrac sur une planche, saisie à la main, abats sur une vieille planche, déluge de guêpes, quatre têtes de cochon au sol. L’Ori, fromage de chèvre, est au soleil sur un morceau de bois. Il y a dans tout ça un très grand manque de salubrité, répété sur des dizaines d’échoppes. Les dépeçages trainent au sol. Nous comprenons Sergei. Nous faisons quelques courses, notamment de la Bastourma, en vue de ne pas de trouver à cours de nourriture comme à l’Azhdahak. C’est une viande séchée extrêmement compacte et salée. Comme le filtre katadyn de Nico a une fuite, nous achetons une bête Jermuk, eau gazeuse qui permettra de conserver la bouteille. Je filtrerai son eau de ruisseau avec mon filtre et transvaserai.

Nous retournons à l’église. Il s’agit de la célébration des fidèles et non plus la préparation des offrandes. L’église est blindée. Les mêmes mouvements ont lieu. C’est impressionnant. Puis voilà il est midi. Nous retournons aux khorovatz de la veille. Le tenancier nous accueille comme si nous étions ses amis d’enfance.

Un magasin de jouets pour enfants nous fait bien rire, il s’agit du Detski Mir sur le plus ou moins parc, ou malheureusement ce qu’il en reste, à Mayakovsky street. Il diffuse sur la rue une musique pour enfants, en russe, extrêmement désuète, et quel volume ! Les voisins ! Ca a été un régal d’enregistrer cette ambiance, qui fait plonger sans fard dans les années cinquante. Et purée qu’elle s’accroche en tête cette petite mélodie ridicule, mama, mamaaaa ! Я хочу игрушки ! Par masochisme ou déjà nostalgie, nous prenons notre repas sur un banc à proximité. Des enfants assez tapageurs vont vers nous. Tout en continuant de jouer, ils affirment : « vous êtes français ». Bien vu les petits gars.

De retour dans les petites rues et plus particulièrement à Abovyan street, nous entendons un piano et écoutons. Ashkhen vient nous voir immédiatement, et sans grandement nous poser la question sur ce qu’on fout là, nous invite à monter. En fait il s’agit d’une école de danse. Des jeunes de 6 à 18 ans apprennent les danses arméniennes.

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C’est communautaire… ou non… ce n’est pas le bon mot. Les gens sont ensemble, se tiennent les épaules par les bras, ou se tiennent la main, ils sont en cohésion, en harmonie. Ils forment un ou des cercles qui s’ouvrent et se referment, au gré de pas en biais, lents et agréables. La danse est en fait comme son peuple : lente, douce et affectueuse. Passer une demi-heure auprès de cet apprentissage a été un bon moment.

A la suite de ça, on se dit mais qu’est-ce qu’il va encore nous arriver ?  L’Arménie est formidable. Comme on est dans le coin, on se dit que c’est le moment de monter à Black Fortress et Mother Armenia. Là un changement de paysage s’opère. Oh tiens c’est vrai quel boucan ?! C’est la première fois que nous voyons des camions containers. Oh, ils sont tous géorgiens ? Normal, car en fait nous sommes au bord de l’autoroute (comprendre la route un peu plus grosse) faisant lien entre la Turquie et la Géorgie, de Kars à Tbilissi. Il n’y en a pas vraiment d’autre. On se plait (ou se déplait en fait, mais soit), à imaginer là à quelques pas, cette frontière totalement fermée par des monceaux de barbelés. Passons.

La statue de Mother Armenia est armenian-style, c’est-à-dire qu’elle fait 30 mètres ! C’est très massif. La blague locale est qu’à l’arrière elle ressemble à un dinosaure et… ça le fait bien ! Au fond vers Voskehask et la Turquie, une tornade balaye la plaine. Une maman lance et secoue son bébé de manière impressionnante. Il ne pleure plus :,-(   Le père est alcoolisé. Triste paysage. Ensuite on essaie de rejoindre Black Fortress, grosse forteresse circulaire perchée sur un promontoire, mais conformément à ce que j’en avais lu, elle est inaccessible car transformée en salle de concert. En bas se trouvent de pauvres familles en domiks. A Gyumri, la pauvreté est poignante.

Nous retournons en centre-ville en passant par Central Park, qui par son escalier fait penser à Chihiro. Il s’y trouve une assez vaste plaine de jeux, comportant auto-tamponneuses, grande roue, montagnes russes, carrousels. Je n’ai jamais vu des jeux aussi désuets, démantibulés, grinçants, pourris. Sur les montagnes russes qui sont un seul rond, lent et déglingué, une jeune fille de 6 ans s’éclate à chaque bosse. Ca laisse un gros pincement au cœur, on relativise nos caprices d’européens. Au sortir de là, des peintures du livre de la jungle, de mickey, dérisoires et défraichies depuis les années 60, font encore mal au cœur. Au sein d’une cage d’un mètre carré faite de fers à béton, un singe macaque nous lance un regard de détresse.

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Dans cette déglingue totale, et encore Sergei nous dit que nous n’avons rien vu – nous le croyons – les arméniens sont forts, immensément chaleureux et accueillants. Pouvons-nous éteindre notre regard d’intense mélancolie sur ce parc et garder l’âme arménienne : la petite sur les montagnes russes, elle s’éclatait comme une baleine dans un banc de sardines.

On prend un café sur la place rectangulaire du Freedom square, chez Ponchik Monchik (pour un café ça va). Là s’observe un cirque très particulier. Une Lada passe à 20. Puis repasse. Puis repasse ? Puis repasse ! Pareil pour une vieille opel noire repeinte à la bombe. Et ça tourne jusqu’à… jusqu’à… Bah en fait on est repassés 2h30 plus tard et ça tournait encore ?!!! Ma qué ? Il s’agit d’une pratique locale, laquelle se trouve aussi dans d’autres villes. Les jeunes de 14-16 ans apprennent à conduire autour de la place et donc ils font des tours. Attention quand tu traverses, ils ne savent pas encore freiner ;-)

Afin de finir la journée et comme nous avons retourné la partie ouest de la ville, nous partons vers l’est et plus précisément à la gare. C’est un gros bâtiment à l’allure soviétique, quasiment abandonné et désagréable. Le chef de gare prend une attitude inquisitrice envers moi. Why are you in Gyumri ? Zbosashrjik em, turist em. Yes but why in Gyumri ? Turist, turisti m’acharne-je à lui répondre. No you are not tourist. WHY ARE YOU IN GYUMRI ? Alors je lui dis friends. Et j’invente un nom, Aida Nikoghosyan je crois que je dis, je ne sais plus. Il a l’air de me lâcher après ça.

Sur le quai lorsque j’enregistre un train, ça reprend pour un tour d’interrogatoire. Je comprends bien, au vu de l’épisode à Erevan, que le train est resté une affaire soviétique. C’est normal. Un train passe vers Batumi en Géorgie. Il pleut à verse. On attend un peu puis on se fait la malle. La température a bien descendu ! On croise un atelier de fabrication de lavash, dont la porte est entrouverte. On s’intéresse à la fabrication. A peine rentré dans le truc, la dame m’en donne déjà !

Puis pour finir la journée, on s’enquille dans le secteur des usines. Ce sont de vieux édifices soviétiques abandonnés ou presque, fort jolis. A un endroit reculé, c’est-à-dire à l’arrière complet de Cascata, un jeune et un vieux nous abordent. Le vieux est totalement beugué. Il rêverait de savoir mais… mais pourquoi et comment et pourquoi et comment on est là !!! Ca lui parait dingue. Le jeune se marre bien.

La nuit tombe. Nous partons au restaurant de la veille. L’ambiance est tapageuse. La serveuse de fout allégrement du cuisinier, à qui elle reproche d’avoir une tête de neurasthénique. Ils n’arrêtent pas de passer en boucle à tue-tête une chanson géorgienne (ლეიდა თოდაძე - დიბიდი). Le cuisto se fout de notre gueule quand on sature !

La soirée s’achève ainsi… Euh en fait non. Nous avons pris une Gyumri, bière locale qui se boit dans une chope ronde ayant une forme de grenade. Désolé mais 1 litre… J’ai eu une envie terrible de pisser. Il fait noir au bout de la ville, je m’enfonce dans un buisson et n’en peux plus. Un monsieur que je n’avais pas vu me dit que ça ne se fait pas. Je sors tout ce que je peux de nerogoutyoun, je ne tenais plus. Mon frère, à défaut de bière et d’explication, lance le magique « hivand e », mais bon c’est abusé. Je suis choqué de les avoir choqué.

Un second se joint à la discussion. Je me dis que ça va se finir en pugilat, mais non, le plus vieux est interpelé que nous soyons français belge et autres subtilités. Après longue conversation erratique, il nous invite à aller aux Trchkan waterfall, à la limite des marzer de Shirak et Lori. Le plus jeune offre des tomates. Nous échangeons les téléphones. C’est ça l’Arménie.

La nuit est belle et toute simple.

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#21 22-09-2018 08:47:10

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Lundi 10 septembre
Le lac Arpi, au bout du monde

Nous quittons le B&B Artush non sans prendre le temps, longuement, de caresser le petit chat qui tout comme le chien de la veille, nous dit « je suis votre chat ». A une fontaine, nous faisons le plein d’eau, puis voilà, nous traversons toute la ville vers la gare des bus. Le but est de rejoindre le lac Arpi, à l’extrémité nord-ouest de l’Arménie. De passage, le marché se prépare déjà.

A la gare des bus, qui est une place un peu plus large où l’on a octroyé le droit aux marshrutni de se stationner, nous ne sommes nullement assaillis. L’ambiance est tranquille. Comme je ne vois écrit aucune destination de la sorte, Arpi (Արփի լիճ), Berdashen ou je ne sais quoi dans le genre, je demande. Un homme me répond qu’il n’y en a pas. Plus précisément il est hasardeux d’en avoir jusqu’à Amasia, mais s’il téléphone ça peut s’arranger, et plus loin y’a plus rien. Je sais que ce n’est pas un mensonge. J’avais effectivement lu qu’il avait été nécessaire de refaire la piste en terre jusqu’à Berdashen, celle-ci était dans un état cadavérique.

Si ça nous convient – l’homme est très correct dans son approche – il propose d’appeler un ami qui peut nous conduire pour 6000 ֏. Le trajet fait 45 km sur une piste cabossée, en impasse vers un rien de rien. Il nous est demandé 10,70 euros pour deux. Oui bien sûr ! Sur mon projet de voyage, j’avais écrit : même pas sûr de pouvoir y arriver.

Le conducteur arrive, il s’agit de Mko. Tel en tout cas il l’écrit, et il dit ça Mago. C’est une personne âgée, pas un mot d’anglais-français, mais cent mille kilos de prévenance toutes les 10 minutes ! Il est gentil comme tout. Nous montons brièvement sur Ani (pas la bonne route) afin de faire le plein. Il nous intime de descendre. Lorsque le pompiste remplit le réservoir de gaz, nous devons nous écarter de la vieille Lada.

Ensuite nous nous arrêtons pour acheter des cigarettes, ainsi que de la vodka et quelques objets pour des gens sur place au bord de l’Arpi. Dans le fond, Mko est content de s’y rendre, il a un ami sur place, donc l’ambiance est loin d’être des pieds de plombs pour une course difficile. Nous voilà enfin sur le départ ! C’est le bonheur. Nous passons Marmashen que je reconnais bien. Ensuite Amasia dans sa profonde vallée de l’Akhurian river. Puis, ça devient l’aventure. Déjà je dois dire que tout le trajet, nous avons roulé à 180, car l’aiguille du compteur est posée sur ce chiffre, elle ne fonctionne plus ! Dans la piste, fameusement trouée, Mko roule à gauche à droite quand ça lui plait. A 50 km/heure environ il se moque éperdument des trous, la Lada encaisse. Le paysage devient d’une grande solitude.

Nous arrivons à Paghakn (Պաղակն) après une petite heure et demie de route. Il y existe un espèce de poste de police, de douane, de réserve domaniale, enfin que sais-je. Nous devons enregistrer notre présence sur place et dire combien de temps on reste. L’ambiance est loin d’être pesante. Bien qu’équipés de jumelles, de flingue, etc, les gars sont sympas. Nous ne devons pas revenir pour enregistrer la sortie.

Il nous est remis une carte format A1 en papier glacé (ouah le poids !!). Pour l’Arménie c’est totalement anormal. Les logos montrent bien que cette réserve naturelle nationale est subsidiée. Tout est compris... Je conserve le petit A5 de la carte et brule le reste. La carte en question montre un projet qui est fort différent du mien. De mon côté j’arrêtais le parcours à Garnarich et marche-arrière. Eux disent : tour du lac = 20 km. Mazette c’est entrainant, c’est nettement mieux que mon projet ! Seulement ça aura été un très gros problème.

Le souci qui se pose – et franchement il n’est pas des moindres – c’est que cette carte est fausse. Outre qu’elle induit en erreur, elle est à la limite presque-rouge de mettre en danger. Je vais en faire le récit détaillé afin d’informer du mieux que je peux les quelques fêlés de randonneurs qui iraient se perdre dans ce bout du monde. Amateurs de l’Arpi, lisez attentivement.

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De Paghakn, nous mettons le cap sur Zorakert (Զորակերտ). Dès le premier mètre, la rando pose un problème, car le chemin rouge n’existe pas. Nous devons faire 2 km de détour sur la route, afin de contourner le canal de la belle Akhurian river. Mko qui nous voit hallucine. Il redescend de chez Ara, son pote. Après explication, alors… il nous prend à nouveau !

En bas près du lac, nous essuyons un orage qui mouille beaucoup mais qui n’est pas dangereux. Nous partons jusqu’à Zorakert en longeant la berge, qui est marécageuse. Souvent il faut se frayer un passage. Au pied du village et après avoir croisé une dame avec un vaste troupeau, nous prenons un repas. Les nouilles arméniennes sont les plus mauvaises que j’aie jamais pu manger, je ne finis pas. Au contraire des Geghama mountains, le sac contient moins de nourriture. C’est moins lourd, plus agréable.

Passé Zorakert, nous montons sur une grosse piste menant à Tsaghkut (Ծաղկուտ), il s’agit on va dire, du village du coin. Un berger à cheval guide des vaches. Il est muet et s’exprime par des signes auprès des camionneurs. Ce sont de vieux machins ГАЗ. Je parle de camions, mais l’ambiance est très calme !

A Tsaghkut nous achetons du lavash (congelé) auprès du seul petit machin truc du coin, puis donnons des bombons aux enfants qui sortent de l’école. L’ambiance est rurale et très pauvre. Les égouts se déversent par terre et traversent la piste en terre défoncée. Au loin tonne un orage. Honnêtement il a l’air de passer sur la droite. Deux kilomètres nous séparent de Garnarich. Ici rien pour s’abriter. Ca ira, on s’abritera à Garnarich.

Ca a été une erreur d’appréciation de ma part, car un déluge s’abat sur notre tronche, sévère-sévère. Un vent terrible, une pluie terrible, un coup de foudre à droite sur l’Arpi à 400 mètres, un coup à gauche à 400 mètres. Ca gronde monstrueux. Oh purée. Alors que la terreur s’éteint peu à peu, grondant avec fureur sur Ardenis et remplissant le lac de couleurs grises mécontentes, nous nous réfugions sous un petit pont, tout juste arrivé à Garnarich et trop tard. Nous montons notre deuxième kern arménien : « nous n’avons jamais été aussi loin ». Là purée c’est un bout du monde ! J’ai mal apprécié la question.

Nous sommes trempés, il caille, mais ce n’est pas grave. Nous montons au village et faisons l’appoint d’eau à une petite fontaine. Garnarich (Գառնառիճ) est d’une extrême pauvreté. Tout y est dévasté, alors que nous sommes encore en saison. Les jardins sont envahis de berce du Caucase. Les rues-pistes-chemins sont défoncés. Chacun entasse les bouses de vaches en tas bien rangés, afin de se chauffer en hiver. Les habitations sont pitoyables. Pas d’autre mot à dire que la population ici doit être en souffrance. Une voiture s’arrête à notre hauteur. Les gars nous voient mouillés et fraternisent. En bas du village, ce sont toutes les maisons ruinées suite à 1988.

Nous prenons la direction de Shaghik (Շաղիկ) dont nous ne verrons pas la couleur tant c’est inaccessible. En effet nous sommes ici en dehors de mon parcours prévu. Nous cherchons à suivre leur chemin rouge. Cependant il n’existe pas. Un orage se fait à nouveau menaçant. Nous nous réfugions dans une peupleraie, en attendant que ça passe. Et ça passe… A une branche pend un pied de mouton. L’ambiance est glauque. Un peu d’angoisse pointe.

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Sortis des peupliers, nous devons passer un bras de rivière. Impossible ! De ce fait, nous enlevons les chaussures et passons. Cependant immédiatement au contrebas de Shaghik, ça recommence. Nous devons passer un sacré marécage, puis un méchant bras de rivière. Nous avons de l’eau jusqu’au-dessus du genou, mon pantalon est trempé ; il fait froid, il se fait tard. A peine dépassé Shaghik et vers un panneau déglingué qui nous sert d’objectif, ça recommence. Troisième cours d’eau à passer.

Ensuite, ça devient un déluge d’herbes hautes, environ un mètre, dans des grosses touffes de carex. Ca fait des mottes d’herbe sur lesquelles il faut marcher comme sur des cailloux. Entre c’est de l’eau. Puis ça s’améliore. Ce sont simplement plein d’herbes hautes (un mètre) sur une pente. Nous devons placer un campement, la nuit approche « vraiment ». Marcher en nuit noire là-dedans adieu. Mais tout est pentu. Toujours pas la moindre trace d’une quelconque sente.

Par miracle, nous trouvons quelques mètres carrés plats, un tout petit peu, mais c’est assez. Nous montons vite la tente, puis mangeons à la nuit. Je suis soulagé que nous soyons temporairement sortis des ennuis. Nuit en tente au vu du climat, mais plus d’orage pour ce soir.

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#22 22-09-2018 10:34:37

Adrienne
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Ça devient dantesque ton récit ! On dirait l'Écosse ton tour de lac, c'est n'importe quoi wink
Et glauque la pauvreté, la saleté. Une amie m'avait dit : l'Arménie c'est superbe, si tu regardes uniquement un mètre au-dessus du sol. C'est un peu ça.

Sinon, grand dommage quand même que tu n'aies pas vu Gheghard, c'est vraiment un lieu magique. J'y étais arrivée au petit matin, sans touristes, oasis verte dans montagnes rouges, un endroit marquant. Je te souhaite d'un jour aller voir les grottes gravées et les khatchkars directement taillés dans la montagne de ce monastère.

Et bien sûr j'attends la suite de tes aventures smile


Si tu n'arrives pas à penser : marche. Si tu penses trop : marche. Si tu penses mal, marche encore.
(Jean Giono)

Trombi

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#23 22-09-2018 11:48:16

ventcalme
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Bonjour tchorski. Quelle plume ! Ce voyage est si bien conté que j'attends la suite avec impatience smile.

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#24 22-09-2018 12:57:08

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Adrienne > La pauvreté arménienne a généré une curieuse réaction. Lorsque je rencontre régulièrement la pauvreté française, qu'elle soit celle de Trappes ou de Bondy, de Villeneuve-St-Georges ou de La Courneuve, il existe une part de compassion, c'est sûr, mais aussi un sentiment de révolte. Le bien public mis à disposition est pillé, victime de vandalisme, tagué à outrance. En Arménie ça fait bizarre, les seuls tags sont des petits coeurs et des dessins d'enfants à la craie.

En Arménie, les pauvretés urbaine et rurale ont surtout déclenché de la compassion.

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C'est vrai que du côté des pollutions et surexploitations, ce n'est pas triste. Carcasses de voitures omniprésentes, poquets de décharges, déchets incendiés plutôt qu'une collecte des ordures ménagères, utilisation de sacs plastique à totale-outrance, chasse des loups et des ours, pompage allègre des eaux aux fins d'irrigation, canalisations éventrées, carcasses d'animaux déversées dans les rivières. C'est ça ou mourir je pense. Enfin je suppose...

Il faut faire attention de ne pas écrire du sac poubelle de jugement de valeur. Certainement j'en suis proche. Ce n'est pas facile, c'est délicat.

Ventcalme > Merci ! Une suite moins tourmentée arrive !

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#25 22-09-2018 13:00:21

tchorski
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Re : [Récit + liste] Voyage et randonnées en Arménie

Mardi 11 septembre
Quarassoun Mek ?? Allez, tu te moques de moi ?!

Après une nuit réparatrice, le but est de quitter le lac Arpi sans plus de formalités, car le site ne convient pas, en tout cas pour nous en ce moment. De ce fait après le petit-déjeuner agréable pris dans les herbes hautes, nous mettons le cap plein sud sur le wolf gate. Le parcours est moins pénible car ça devient des herbes basses de pâturage, puis une simili-piste cabossée, à peine tracée, qui monte à Hegheghat ou bien Zarishat. L’Arpi disparait au loin, peu à peu.

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Au fil d’une piste très avantageuse, puis un hors-piste abordable bien que fatigant (7 km), nous arrivons sur les hauteurs de Berdashen ; nous sommes survolés par des aigles qui mesurent combien il y a à manger : le jeune randonneur a l’air sympa mais le vieux berk ! Sur un repli de colline, nous faisons une pause. Un orage d’une violence inouïe ravage Alvar puis descend sur Amasia. Pour nous il fait fort froid et il pleuvine.

Nous entamons un auto-stop en bord de piste, vers Amasia, mais les véhicules sont très rares. Ceux qui passent sont des véhicules agricoles qui obliquent vers Alvar, des Lada Niva archi-pleines. Dans l’autre sens, un taxi transporte des touristes. Il y a de quoi prier pour eux. Finalement, une BMW blanche super neuve s’arrête. Il s’agit de Rudik et son pote, ils vont à Gyumri, c’est parfait ! Rudik vient de Berdashen. Il a l’aspect d’une personne dépressive et nous fait entendre que l’Arménie, c’est de la merde (c’est en tout cas ce qu’il nous fait comprendre par gestes). Les arméniens rêvent de nos routes et de nos technologies, nous rêvons de leur gentillesse et leur solidarité. Il faut faire des échanges. Pauvre Rudik… Il est vrai que quand je vois Berdashen, c’est « vache ou crève ». Pour un jeune homme, c’est un lieu de perdition, un peu mon « Aetomilitsa » en Grèce. Sa voiture est à sec de carburant, il refuse les drams que je lui propose.

Nous sommes dans le centre d’Amasia. Les routes sont détrempées et visiblement, un orage furieux est passé par là. Pour les quelques instants à venir, un soleil généreux émerge. Du coup nous mettons toutes nos affaires à sécher sur la rambarde du parc abandonné, en plein centre ville-village. Il est midi, nous prenons un repas agréable.

Tout ça prend un peu de temps, et puis nous prenons le temps en fait, sauf que 13 heures, c’est la pause des ouvriers de construction du chantier d’à côté. La curiosité les guidant, ils viennent vers nous. On fraternise. Sur un muret, ils commencent à partager un repas. C’est notre deuxième repas, ah mais ça peu importe, mange mange ! Un gars, qui fait office de meneur et qui s’appelle Gyresh, disparait. Il revient 5 minutes après. Il a été au magasin local pour acheter de la vodka et l’offrir. Nous devons boire la bouteille, mais ça va, ils en boivent beaucoup ! Ils soupèsent notre sac, admirent notre randonnée.

Gyresh me demande mon âge, je lui réponds quarasoun mek, soit 41 ans. Incrédule il me tape dans le dos. Il prend ma main de notaire ou d’écrivain public, il compare à la sienne. Il est taillé dans le granit, il est fort comme un lion, il est rude et beau comme un cheval. Ses mains sont des paluches énormes, celles d’un maçon ayant traversé les hivers. Il est dubitatif, il me dit qu’il a 24 ans, il reprend ma main et se fout alors ce qui s’appelle franchement de ma gueule. On rigole beaucoup. Il me montre un maçon qui a 42 ans, il en fait 60. Leur vie est rude.

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Heureusement on ne prend pas trop de vodka. Il est temps pour nous de partir, et peu à peu pour eux de retourner à leur chantier. Nous prenons de l’eau au parc, non sans demander au passage où cela se trouve au postier du coin (car c’est caché), lequel facteur fait office de beaucoup de curiosité envers nous et nous dit que Jack Shiwak est quelqu’un de bien. Au sortir d’Amasia, nous passons devant une grosse statue en béton représentant Lénine, au gré de bâtiments HLM qui font malgré tout moins pauvre que sur les hauteurs de Berdashen ou Garnarich. Au passage une dame nous confirme la route à suivre, permettant de passer la gorge profonde de l’Akhurian river.

La gorge est belle et au détour d’un lacet, nous nous arrêtons dans une petite chapelle, laquelle est toute jolie. Sur la route, un troupeau de vaches est en mode rien à foutre ! Nous nous dirigeons vers Bandivan (Բանդիվան). Deux personnes s’arrêtent et nous proposent le transport, mais tout va bien ! Un berger vient vers nous, afin de satisfaire sa grande curiosité. Il nous dit qu’il n’y aura plus d’orage, merci Monsieur Météo, à qui on conseillera de remplacer Evelyne Dhéliat sur TF1 !

A Bandivan, une voiture s’arrête à notre hauteur. Un personnage, que nous nommons Grigor 2 du fait de son aspect très collant, ne cesse de nous demander ce qu’on fait là. Il ne comprend pas. La notion de tourisme lui échappe totalement. Nous nous réfugions à l’église le temps qu’il parte. Heureusement ce comportement ne se reproduira pas. En même temps je comprends. Bandivan est très pauvre. De passage chez eux, ça fait un peu je traverse le bidonville, je photographie votre pauvreté. Le visage peu avenant du village fait comprendre que les temps sont durs. Nous donnons des bombons à des parents, afin qu’ils les donnent aux enfants dans le jardin. Nous avons le droit à un merwci en français, on sent les gens touchés. [En effet les bombons ont l’air d’être matière précieuse en Arménie, bien que n’étant pas spécifiquement hors de prix, c’est une personne qui les mets en sachet en magasin, tu ne fais pas ça toi-même].

Nous montons vers Hovtun (Հովտուն). Le village est plus ou moins en impasse. Des chiens jouent avec des enfants. Un orage se fait très menaçant puis éclate au loin. Nous sommes réfugiés dans un monument aux morts abandonné. Une demi-heure après ça a l’air de se tasser, nous allons vers Tsoghamarg en hors-piste complet. C’était prévu de la sorte.

Le paysage est remarquablement beau, cependant un orage féroce finit par nous rattraper, merci Evelyne ! Nous nous abritons avec peine le long d’un rocher, le vent chasse la pluie. Vers Goghovit, un repli de montagne a l’air de rendre l’orage captif. Les grondements de foudre deviennent indistincts et un roulement de tambour sauvage.

Ca se calme un peu, nous descendons vers le village. On va graduellement chercher à planter une tente. Un ruisseau nous sépare de la piste, du coup nous longeons le hameau et tombons plus ou moins dans une pâture, avec une vache. Un monsieur nous fait signe, je vais bien sûr à sa rencontre – craignant en fait de me faire un peu engueuler d’être dans sa prairie. Il ne comprend pas l’anglais ni le français, mais il nous invite à le suivre. Nous traversons le ruisseau puis son jardin.

Il nous présente sa maman, 84 ans, qui porte deux seaux. Il nous invite à retirer nos chaussures, je comprends que nous sommes invités à un verre de vodka.

En fait non. En fait non… Argam le fils, Jora le père, Alvard la maman, nous invitent au repas, dans une apocalypse d’hospitalité. La maison possède un personnage que je qualifierais d’une quarantaine d’années, complètement fou. Il fait des bruits affreux et secoue une cafetière la moitié de sa vie. Argam est policier à Gyumri. Dans sa deuxième vie, il s’occupe de ses deux parents très âgés (84 et 85 ans), des vaches, de son frère aliéné. Sa vie est d’un labeur infini, et il protège comme ça deux personnes qui trainaient dans sa pâture.

Nous avons le droit à la soupe aux lentilles, au panij, un fromage de chèvre très fort en lamelles, au masouj, un jus de pastèque délicieux. On ne se comprend pas malgré des efforts démesurés de notre part, pareil pour eux. La petite mamie a les yeux qui brillent, Paris, France, mais se trouve déçue qu’on ne se comprend pas du tout. La communication est très difficile. Je m’inquiète auprès d’eux de pouvoir planter la tente au fond du jardin, mais ils me disent qu’il en est absolument hors de question. Dans la pièce du fond, déjà deux lits sont dressés au sol. Les parents sont fatigués et se retirent. Argam a un regard empreint de tristesse. Il nous explique que les parents sont à côté, ils ne le verront pas, prenons un dernier verre de vodka.

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Dans la chambre, il nous montre ses deux peintures de l’Ararat. La maison est cossue pour le village, mais en réalité assez largement vide. Ils n’ont que le strict nécessaire utilitaire : casseroles, assiettes, une table, une désuète peluche de nounours orange. Il n’y a pas d’eau courante. La vaisselle est faite en seau. Les wc sont le cabanon du fond du jardin. La chambre a les murs dévorés de moisi.

Comment retrouver notre petite vie capricieuse, nos petits égos bien dimensionnés, après eux ? C’est la question que l’Arménie pose ; elle a le doux avantage d’être fortement embarrassante. Nous passons une nuit reposante à l’abri de la pluie.

Edit : orthographe.

Dernière modification par tchorski (22-09-2018 13:04:05)

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